toi+moi+eux

un dimanche
à la mère...

par Emmanuel Allait - 20 mai 2019

dé-faite des mères

LE DIMANCHE 26 MAI, DES MILLIERS DE MAMANS ÉMUES VONT RECEVOIR, UNE FOIS DE PLUS, DES COLLIERS DE NOUILLES, DES LAPINS EN PÂTE À SEL, DES GRIBOUILLIS, DES MARQUE-PAGES OU DES POÈMES. POURTANT, DEPUIS DES ANNÉES, DES VOIX DISCORDANTES, DE PLUS EN PLUS NOMBREUSES, S’ÉLÈVENT, DANS LES ASSOCIATIONS, LES MÉDIAS, LES RÉSEAUX SOCIAUX, POUR RÉCLAMER LA DISPARITION DE CETTE SACRO-SAINTE FÊTE DES MÈRES, TROP COMMERCIALE ET SURTOUT, EN DÉCALAGE PAR RAPPORT AUX ÉVOLUTIONS DE LA SOCIÉTÉ.

Divorces, familles recomposées, homoparentalité, décès, les schémas familiaux deviennent plus complexes et semblent déconnectés d’une institution momifiée depuis sa création. Un petit dépoussiérage ne ferait pas de mal, non ?

MOMIE BLUES

Faut reconnaître qu’elle sent un peu la naphtaline cette fête ! Un arrière-goût pétainiste et nataliste un peu rance, même si le Maréchal, contrairement à une idée répandue, n’en est pas à l’origine. Importée des Etats-Unis, qui avaient créé un «Mother’s day» en 1914, elle débarque en France quatre ans plus tard. Alors que les débats sur la relance de la fécondité faisaient rage depuis longtemps dans un pays malthusien, faire des enfants devient un devoir national après la boucherie de la première guerre mondiale. Une fête des mères de famille nombreuse est donc instaurée en 1926, et célébrée à partir de 1929 chaque dernier dimanche de mai. On en fait un outil de promotion de la natalité, au même titre que l’interdiction de l’avortement. Pétain n’a donc rien inventé, mais il érige la mère de famille en figure centrale du régime de Vichy, glorifiée par la propagande. Comme l’explique l’historienne Françoise Thébaud, “Vichy va demander aux écoles de préparer la Journée des mères avec les élèves. Affiches, discours, mobilisation de la presse... le régime va systématiser la célébration de cette fête”. Une politique nataliste qui ne sera pas remise en question par le retour de la République. La fête des mères est inscrite dans la loi en 1950.
Mais 70 ans plus tard, est-elle encore réellement en phase avec une société en mutation ? La famille de 2019 n’a plus grand-chose à voir avec celle de 1950. La photographe Sophie Bramly s’interroge, “a-t-on besoin de célébrer les mères, les pères, les grands-parents et tout l’arbre généalogique par des cadeaux à dates fixes ? Ce n’est pas mon avis.”

POLÉ-MIQUE TA REUM !

C’est cette réflexion qui a poussé certaines écoles, belges ou françaises, comme à Allinges (Haute-Savoie) en 2014, à vouloir la remplacer par une «fête des gens qu’on aime», dans le souci de ne pas stigmatiser des enfants dont la situation familiale était difficile. Une tentative éphé-mère, car la décision de jeter au panier-Allinges cette fête désuète suscita alors partout de violentes controverses avec les parents, qui, a-mer(e)s, lancèrent des pétitions, relayées par les radios, les télés, les journaux. Les pressions furent trop fortes. Résultat, l’année suivante, rétropédalage !
Le sujet est sensible, pas touche aux daronnes ! On le voit, remettre en cause une tradition aussi populaire n’est pas simple. En fait, ces débats passionnés sont l’illustration du caractère paradoxal de cette fête, à la fois célébrée et décriée. Ainsi, les présents faits main dans le cadre scolaire sont gentiment moqués par les mères dans les conversations devant les grilles de l’école ou dans les blogs, mais en même temps, pour rien au monde, elles ne voudraient qu’ils disparaissent. Rappelons au passage que la transformation d’une boîte de Camembert en coffret à bijoux ou la fabrication d’un porte-clefs ne fait nullement partie des missions d’un enseignant ! On déplore également son aspect ultra commercial, pourtant, chaque Français dépense en moyenne 52 euros à cette occasion. Fleurs, parfums, chocolats, bijoux, sans oublier les stars des pubs sexistes, cafetières, aspirateurs, pèse-personnes, ou crème anti-rides, des cadeaux aussi délicats à offrir qu’à recevoir.

UNE FÊTE POURTANT PAS SI NOUILLE !

Pourtant, malgré ces critiques, il ne faut pas jeter le bébé fête des mères avec l’eau du bain. Car elle fait partie de ces rituels dont on a besoin, explique la sociologue Christine Castelain-Meunier. Et ce, en dépit d’un caractère mercantile affirmé. La fête des pères par exemple n’a-t-elle pas été créée en 1952 à l’initiative d’un fabricant de briquets ? Ces rituels permettent d’abord à l’enfant d’apprendre ce qu’est le don. Ils créent du lien affectif et social, alors que “notre société connaît beaucoup de divorces, d’éloignements des familles. Et ce genre de fêtes peut constituer un moyen, une occasion de se rapprocher”. Un sondage de 2018 le confirme d’ailleurs. 43% des Français comptent profiter de l’occasion pour rendre visite à leur mère.
Finalement, n’en déplaise à ses détracteurs, la fête des mères est loin d’être un happening has been en voie de disparition. Au contraire, la sociologue conclut que, “dans cette société hyper indi- vidualiste qui manque de sens et de symbole, dans laquelle les liens ont tendance à paraître éphémères, la fête des mères est devenue le sacre du lien durable”.
La fête des mères est donc bien loin de l’amère défaite ! Pas de bol pour les radins qui se cherchent toutes les excuses possibles pour ne pas faire de cadeau !