toi+moi+eux

Vie de prof ? bof, bof...

par Emmanuel Allait - 6 sept. 2019

je suis le mal aimééééééé

LE TUBE DE CLAUDE FRANÇOIS AURAIT PU ÊTRE ÉCRIT PAR UN PROF. EN EFFET, SEULS 5% DES ENSEIGNANTS FRANÇAIS PENSENT QUE LEUR MÉTIER EST VALORISÉ DANS LA SOCIÉTÉ (ENQUÊTE DE 2013). UNE PROPENSION À L'AUTODÉPRÉCIATION TELLEMENT RÉPANDUE DANS L'ÉDUCATION NATIONALE, QUE JEAN-MICHEL BLANQUER LUI-MÊME AVAIT FINI PAR ESTIMER, IL Y A QUELQUES MOIS, QUE LE BESOIN DE RECONNAISSANCE DES ENSEIGNANTS ÉTAIT "ÉVIDENT". ALORS "POURQUOI CE DÉSESPOIR CACHÉ AU FOND DE MOI ?"

En fait, leur image dans la société paraît largement ambivalente, oscillant entre amour et haine, et rarement dans la nuance. Il suffit de jeter un œil sur les commentaires qui accompagnent n’importe quel post sur l’éducation dans les réseaux sociaux, ou d’assister à un repas familial lorsqu’un enseignant figure parmi les convives.

« J’ai bien peur toute ma vie d’être incompris… »

Autour de la dinde, comme sur Facebook, les discussions virent assez rapidement au pugilat, surtout quand Tonton Marcel, qui bosse dans le «privé», commence à avoir un coup dans le nez. Peu de sujets semblent en effet aussi explosifs, à part peut-être les résultats de l’équipe de France de foot. Sous prétexte que tout le monde a, plus ou moins, ciré les bancs de l’école, n’importe qui pense pouvoir s’ériger en ministre de l’Education. La France des comptoirs et du zinc compte ainsi 65 millions de Jean-Michel Blanquer, et autant de Didier Deschamps, parce que chacun a, un jour, également, tapé dans une baballe. Et les attaques tournent toujours autour des mêmes sujets : les profs bossent peu, se plaignent tout le temps, ne connaissent rien à la « vraie vie » et, point Godwin du débat, sont d’horribles privilégiés toujours en vacances. Bref, être enseignant, c’est être soumis à un soupçon permanent. Qui conduit à devoir se justifier sans cesse, y compris auprès de ses proches, qui se demandent bien ce que vous faites quand vous êtes à la maison.

« Je ne suis pas ce que l’on croit… »

Bien sûr, à l’instar d’autres milieux professionnels, comme la justice, la santé ou la police, le métier d’enseignant est une source d’inspiration inépuisable pour la BD, la littérature, ou le cinéma. Mais les profs ne peuvent guère compter sur les fictions pour redorer leur blason. L’institutrice de Titeuf ? Une vieille revêche, aigrie, au physique disgracieux et fringuée comme un sac. Roland Giraud dans «le Maître d’Ecole» ? Un syndicaliste, avec collier de barbe et col roulé. Gérard Klein dans «l’Instit» ? Un psy à moto qui comprend tous les problèmes et les résout en trois jours. Depardieu dans «Le plus beau métier du monde» ? Un agrégé qui finit par trouver le bonheur dans une ZEP de banlieue parisienne, où les élèves ne sont pas très forts mais sont forcément très attachants. Sans parler du film «P.R.O.F.S.» (1985), ou des derniers «les Profs». Clichés, caricatures, manque de crédibilité, la fiction est au contraire souvent source d’affliction. Qui a déjà croisé un prof comme Robin Williams dans le Cercle des poètes disparus ? Qui monte sur les tables et déchire les pages des manuels ? La réalité est bien différente, et les profs n’ont pas forcément besoin du cinéma pour susciter la raillerie et la dérision. Ils se caricaturent parfois très bien eux-mêmes, tendant des verges pour se faire battre.

« Si les apparences sont quelquefois contre moi… »

Sur le plan vestimentaire par exemple. Il y a quelques années, le magazine GQ les avait rangés parmi les professions les plus mal habillées. Florilège : look d’ado attardé avec tee-shirt informe et sac à dos, combo chaussettes blanches et chaussures de ville, cravate Mickey, veste trop large avec épaulettes années 80, pull moche et détendu, 15 ans d’âge, chaussures de randonnée aux pieds, sans oublier ceux qui, en fin d’année, arborent une tenue anticipant déjà leurs futures vacances au camping GCU de Vendée (camping associatif pour les enseignants)… L’habit ne fait pas le moine, certes, mais un peu quand même, non ? Transformer la salle des profs en AMAP, avec échange de légumes, bons plans fromage ou vin, pleurnicher sur ses élèves ou son emploi du temps devant la machine à café, provoquer des tempêtes dans des verres d’eau, se prendre au sérieux, en considérant l’exercice de maths ou de français comme la chose la plus importante du monde, autant d’éléments qui font du prof un animal très particulier au sein de la société. Tellement à part, d’ailleurs, que c’est le seul métier à être affublé d’un diminutif plutôt péjoratif, «prof», et non «professeur».

« J’ai besoin qu’on m’aime… »

Cette autodépréciation amène du coup certains à regretter l’époque où le maître, notable reconnu dans son village, était respecté, des élèves, des parents, de l’institution et de la société. Un temps où l’expertise professorale était estimée et non battue en brèche par Internet. Un âge d’or qui sent le tableau noir, la blouse, les pupitres, l’encrier, mais aussi les coups de règle sur les doigts, les bonnets d’âne et les vexations. Ce discours nostalgique du « c’était mieux avant » a son petit succès, mais il faut le relativiser. D’abord parce qu’il ne correspond nullement à la réalité. En 1898 déjà, une grande enquête parlementaire révélait le désarroi de la profession. D’autre part, parce que selon un sondage de juin 2019, 72% des Français auraient une bonne opinion des profs. Et si ce désamour n’était qu’un immense malentendu ?