toi mon toit

Anja Clerc, designer tradi'

par Mélanie Marullaz - 9 avr. 2019

rapports de force

A L’HEURE DU NUMÉRIQUE, DE L’IMPRESSION EN 3D ET DES POLYMÈRES, POURQUOI NE PAS REVENIR AUX FONDAMENTAUX : LES BONNES VIEILLES LOIS DE LA PHYSIQUE, DU BOIS, DU CUIR ET DU JUS DE CERVEAU. ANJA, JEUNE DESIGNER STÉPHANOISE, EN A FAIT SON CREDO. C’EST CLERC ?
Anja Clerc

Il ne faut pas se fier à son air de petite fille sage. Derrière ses lunettes, le regard brun d’Anja Clerc pétille de vivacité, elle a le sourire franc et son rire ne demande qu’à résonner. A la fois directe et bien dans ses baskets, elle est pourtant réservée sur son travail et parle plus facilement des créations des autres. C’est opportun, à l’occasion de la Biennale, elle en expose une dizaine dans l’atelier-showroom du centre de St Etienne qu’elle partage avec son ami Charles de Metz-Noblat. Ce qui les lie ? L’ornement, l’assemblage de motifs purement décoratif, une notion controversée dans le design et plus largement dans la production artistique du début du XXème siècle : à cette époque, le superflu était mal vu, la sobriété primait sur le lyrisme, le support sur le décor. Anja et Charles aiment expliquer que l’ornement peut en réalité avoir une fonction, pas utilitaire, mais esthétique, émotionnelle ou narrative.

Galilei, tabouret

A CLERC-VOIE

Preuve en est, « Isaac », ce lustre d’Anja au-dessus de nos têtes. Sa construction est une référence aux charpentes traditionnelles, raconte l’histoire d’un savoir-faire. Et un peu celle d’Anja. Car c’est une évidence, les œuvres donnent toujours un aperçu de ce qui fait bouillonner le cerveau d’un créateur, laisse entrevoir un extrait de sa personnalité. Dans son cas, c’est à la fois complexe, mais lisible, dense et limpide, extrêmement structuré. Le raccourci est peut-être facile, voire caricatural, mais ce n’est pas sans rappeler l’allemand, la langue de sa mère.
Tout s’éclaire encore plus à la lumière de son parcours, série d’allers-retours entre la technique et l’artistique. “Je suis quelqu’un d’assez carré, j’aime les maths”, elle finalise pourtant ses années lycée à Besançon avec un bac Arts appliqués. Mais après trois années plutôt théoriques d’un BTS, puis d’une spécialisation en éco-design, soit un passage par la case Paris avant de rentrer dans le Doubs, il lui faut du concret. Elle se lance alors dans un CAP d’ébénisterie en un an : “je ne me sentais pas de dessiner des meubles sans en connaître leur secret de fabrication. La restauration de mobilier ancien m’a aussi appris la beauté, l’intention, l’histoire et le soin de conception derrière l’objet.” Rassasiée de technique, il lui faut ensuite ouvrir les vannes de la créativité. C’est ainsi qu’elle atterrit à l’Ecole supérieure d’art et de design de St Etienne. “Finalement, le design est à la frontière de la technique, de l’ingénierie, et moi j’adore me casser la tête pour trouver des solutions, savoir comment faire tenir les choses.”

Tipi, lampadaire d'intérieur

CLERC COMME DE L’EAU DE ROCHE

Alors elle cherche, tente, expérimente. Mais la forme n’est pas son intention pre- mière, elle ne fonde pas sa réflexion, elle en découle. «Isaac» par exemple, pour revenir à lui, est le fruit d’une étude sur un assemblage de bois qui ne nécessiterait ni colle, ni vis, dont les éléments seraient simplement cerclés de cuir - un peu à la manière dont un tonneau est cerclé de fer - menée en collaboration avec un charpentier. “J’aime le fait qu’on touche à tout, dans des domaines très différents et qu’on rencontre beaucoup de monde, parce que tout seul, on est rien. On se nourrit du dialogue et de l’expertise des autres.” Les contours du luminaire ont donc surgi de la répartition des forces entre les différents éléments boisés.
De la même manière, c’est en se deman- dant comment soutenir le poids d’une personne, autrement qu’avec un ou plusieurs pieds, qu’est ressortie la forme rayonnante du tabouret «Galilei» ; ou en cherchant à apporter de la souplesse à l’assise de la banquette «Adelaide», qu’elle a marié le bois avec des lanières de feutre ou du cuir, dont le tissage, répété, a donné le motif... tout simplement. Voilà qui pourrait finalement résumer son univers, un équilibre subtil entre simplicité et complexité.

Isaac junior, lustre

AVOIR L’ESPRIT CLERC

Comme tous les designers de sa génération, Anja est sensibilisée à l’environnement, mais ne se présente pas comme éco-designer pour autant, car sa formation lui a appris où placer le curseur. “Il faudrait prendre en considération les conditions d’extraction des matières, leur transport, leur utilisation et leur fin de vie... Je ne peux pas faire tout ça, alors j’essaie au moins d’avoir une démarche res- ponsable”. Les différents éléments qu’elle utilise sont fabriqués localement, elle ne travaille jamais de bois exotiques et son cuir est fourni par des entreprises françaises. A 27 ans, elle ne vit pas encore de son activité ; à sa sortie d’école, en 2014, elle avait rapidement trouvé un temps partiel dans une entreprise lyonnaise qui correspond à sa philosophie : “je dessine des silos pour les épiceries vrac. Il y a des trappes, de la gravité, c’est très technique et c’est un secteur où il y tout à créer. Le monde est en train de changer, beaucoup, vite, et c’est très excitant de participer à tout ça !”

Expo «Les criminels de l’ornement» jusqu’au 19 avril - St Etienne

http://anjaclerc.com