toi mon toit

tendance vintage

par Mélanie Marullaz - 29 nov. 2018

t’as d’beaux vieux, tu sais

Effet de mode, montée en puissance de la philosophie décroissante ou nostalgie réelle, nous piochons de plus en plus dans le passé pour nous meubler. Mais depuis une dizaine d’années, chez les vieux beaux, Henri II ou Napoléon III n’ont plus la cote, ils ont été balayés par les créateurs du XXème siècle, détrônés par le design vintage.

Une vingtaine d’exposants et 2000 entrées pour sa 1ère édition en 2011, pas loin de 4 fois plus aujourd’hui, le salon Lyon Vintage, qui se tient chaque année en mars, est un bon indicateur de la tendance : le vintage persiste et signe. “Au début, nous avions surtout des connaisseurs”, explique Martine Souvignhec, organisatrice de l’événement et professionnelle de la vente d’objets d’occasion. “Aujourd’hui, il y a vraiment un effet de mode et c’est Monsieur Tout le Monde qui vient. Des gens qui recherchent ce qui leur rappelle leur enfance. Pas ce qu’il y avait chez leurs parents, mais chez leurs grands-parents. Devant mon stand, tout le monde s’arrête devant les téléphones à cadran, c’est un peu leur madeleine de Proust…”

«La Chaise» de Ray et Charles Eames

STARCK ATTACK

Mais avant d’aller plus loin, commençons par répondre à cette question qui brûle vos lèvres et mon clavier : le vintage, keskecé ? Le mot vient d’un terme œnologique anglais, sa filiation avec «vendange» est d’ailleurs assez évidente, et il qualifie à l’origine une boisson millésimée, comme le Porto. Il a ensuite traversé la Manche pour désigner un objet ancien, vieux d’au moins 20 ans, dans un bon état de conservation, représentant une période de design qui a marqué une époque.

D’après la légende, tout aurait en fait commencé en 1976, quand Philippe Starck décore le Chalet du Lac, restaurant-guinguette de Saint-Mandé (Val de Marne), institution du Bois de Vincennes, dans un esprit des années 60. De Paris jusqu’à New York, des objets rétro commencent alors une seconde vie dans les restaurants branchés, le mouvement vintage est lancé. Pendant plusieurs décennies, la tendance infuse doucement dans les milieux plutôt pointus de la mode, de la joaillerie et surtout du mobilier, mais elle explose au début du nouveau millénaire en s’ouvrant à un public plus large. Frappés par la crise de 2008, les consommateurs rejettent en effet la surenchère commerciale et se tournent vers le passé. Avec le vintage, ils se rassurent en achetant un récit, de l’âme, des valeurs.

À gauche : Assises Joseph Andre Motte. Au centre : Warren Platner. À droite : Gerard Guermonprez

FANAT’EAMES

C’est en acquérant un fauteuil Eames, il y a une dizaine d’années, que Corine Stübi, co-fondatrice du salon du Design à Genève, met un premier pied dans cet univers. Elle se souvient de cette période frénétique : “Sur des petits événements, les gens s’arrachaient les pièces, dès qu’ils voyaient quelqu’un en toucher une, ils se précipitaient pour l’acheter, car tout était nouveau, semblait rare. Il y a eu une sorte d’appel d’air et beaucoup se sont engouffrés dedans. L’offre a donc explosé dans une grande confusion, avec des éléments de qualité et de provenances variables, des pièces des années 50-70 pas forcément signées, et un public qui n’était pas armé pour comprendre les différences de prix.”

D’après Lola et David Brunon de Galerie 44, spécialistes en design du XXème siècle, dont le grand entrepôt dans l’Ain recèle des trésors du célèbre ébéniste lyonnais André Sornay : “les galeristes ont ensuite fait tout le travail de fond, de recherches, de rencontres avec les ayant-droits, de détermination des cotes”. Ils ont ainsi propulsé des noms, devenus des incontournables : Arne Jakobsen, Eero Saarinen, Jean Prouvé, Florence Knoll, Charles & Ray Eames, Charlotte Perriand…

Enfilade Florence Knoll

LE NET NE PERRIAND POUR ATTENDRE !

Mais une telle manne ne pouvait pas rester longtemps entre les seules mains des spécialistes. Depuis 4-5 ans, des plateformes internet, Pamono, Selency, Design Market… se sont lancées sur le marché, mettant en relation acheteurs et galeristes ou vendeurs particuliers. “Pamono, c’est 80000 produits vintage en ligne, remarque David Brunon, ces market places s’adressent aussi bien à la petite famille qui veut une table en formica qu’au connaisseur qui cherche une chaise Jean Prouvé. Mais elles participent à la raréfaction des pièces et à la flambée des prix, surtout sur les grands noms. Un lampadaire Gras par exemple, qui coûtait 600€ il y a dix ans, en vaut 6000€ aujourd’hui ! Avant, le marché était national, avec les plateformes, il est devenu international, les galeristes américains ne se déplacent même plus, ils achètent sur photo.”

Lampe Gras

MEMPHIS BLUES

Pour parer à la raréfaction, une solution : la réédition. Un fabricant rachète les droits d’une œuvre et s’engage à la reproduire conformément à son modèle d’origine, comme l’a fait la société danoise Gubi, avec le designer des années 1950 Mathieu Matégot. “Il y a deux écoles, constate Corine Stübi, on comprend la réédition ou non. Poltro Nova, par exemple, n’a jamais arrêté l’édition de certaines pièces, comme le miroir Ultrafragola, dessiné par Ettore Sottsass en 1970. Il est toujours produit en petites séries, avec le même moule, par le même artisan. Pour moi, c’est donc du snobisme d’en vouloir un d’époque, mais certaines personnes ne l’achèteront jamais neuf. De la même manière, le collectif italien Memphis (fondé par Sottsass en 1980) n’a jamais arrêté, mais il a traversé une période trouble dans les années 2000, pendant laquelle les gens ont cru qu’il n’existait plus. Des petits malins en ont donc profité pour acheter certaines de leurs pièces et les mettre en salle des ventes en les faisant passer pour anciennes.”

Banquette Jean Prouvé

DURABILITÉ PROUVÉE

Le vintage, dans sa version originale, n’est donc plus à la portée de toutes les bourses. Mais, récupéré par les fabricants grand public de mobilier, le terme tend de plus en plus à qualifier des objets qui évoquent ou ressemblent à ceux d’époque. Dès 2010, Habitat explorait le créneau en proposant des chaises inspirées de Robin Day et aujourd’hui, on retrouve des dérivés de l’Egg chair d’Arne Jacobsen, de la DSW de Eames et des enfilades scandinaves dans la plupart des catalogues de mobilier. Normal, car “le XXème siècle, c’est le labo de toutes les formes qu’on connaît aujourd’hui”, résume Corine Stübi. Mais jusqu’à quand la tendance persistera-t-elle ? “Assez longtemps certainement, avance Martine Souvighnec, car les gens se lassent des choses jetables, ils veulent du durable, et tout ce qui a été construit à cette époque est bien fait, bien travaillé, ce n’est pas de l’agglo ou du carton. Et le vintage se décale, certains salons se spécialisent maintenant dans les années 80-90. La tendance risque par contre de s’arrêter avec les meubles actuels en série. Eux, on ne les trouvera pas sur les salons dans 50 ans, ils n’auront pas résisté aux affres du temps.”

Commode Roger Landault en acajou laiton et vase céramique design vintage

CE QUI EST CHER N’EST PAS TOUJOURS RARE, ET INVERSEMENT !

La popularité de certains meubles vient parfois de leur production, et reproduction, en grand nombre. La copie participe de la notoriété, c’est pourquoi elle ne gêne pas toujours les designers. “On connaît tous la mythique chaise Tulip (dessinée en 1956 par Eero Saarinen - Knoll), parce qu’il y en a eu 20000 sortes alors qu’on ne trouvait l’originale que chez des personnes aisées, précise Corine Stübi. Il faut d’ailleurs arrêter avec le mythe des pièces qui ne coûtaient rien à l’époque. Les luminaires de Serge Mouille, par exemple, étaient déjà quasiment tous vendus en galerie.” Une des rares exceptions : la collection de mobilier en fibre de verre dessinée par Marc Held, éditée par Prisunic dans les années 70, dont le lit se vend aujourd’hui entre 1000 et 2000€.

The Egg™ chair - Leather walnut

ANTIQUITÉS BOUDÉES...

En période de crise, la déco est une valeur-refuge. On se rassure en s’entourant d’impressions d’enfance, qui sont de moins en moins meublées de commodes marquetées du XVIIIème. Les pièces anciennes racontent toujours une histoire, mais plus la nôtre. “Avant, il y avait une transmission familiale et une certaine culture autour des meubles, explique Bruno Veyret, antiquaire à Thônes. Les gens connaissaient les styles et les époques. Aujourd’hui, on ne veut plus d’une armoire qu’on gardera toute sa vie, mais on est prêt à payer plus cher un meuble contemporain qu’une pièce unique vieille de 250 ans.” Plus personne ne capitalise sur l’antiquité, ni les fabriquants, ni les médias, ni même les particuliers : “c’est tout un patrimoine que les gens laissent partir à la benne”, se désole Bruno Veyret, qui lui aussi, par la force des choses, a laissé entrer le contemporain dans son univers, avec lequel, étonnamment, il se marie… D’ici qu’ils nous fassent des petits...

+ d’infos :
lesalondudesign.ch - kissthedesign.ch
galerie44.com - salonlyonvintage.fr

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