toi mon toit

urbanisme :
grenoble a mal au coeur...

par Magali Buy - 17 nov. 2018

grenoble entre dans le dense…

Pollution, bouchons et crêpage de chignon, Grenoble grince, Grenoble s’enflamme et fait l’actualité ! Mobilier urbain bas de gamme, arbres centenaires arrachés et stationnements limités, depuis que la ville subit un relooking total et un aménagement des espaces, on entend tout et n’importe quoi, à chacun sa voie.

Réputée pour sa vie universitaire, culturelle et son héritage historique, Grenoble qui a tout d’une grande, fait grise mine. Embouteillages d’anthologie, look vieillot, commerces en berne et qualité d’air médiocre, il faut agir, redorer son blason et vite ! Mais Grenoble est fragmentée.

D’un côté, le centre médiéval autour de la rue Chenoise qui profite d’une zone piétonne historique et restreinte, de l’autre, la caserne de Bonne réaménagée depuis 2010 en centre commercial, dotée d’un espace piéton confortable et beaucoup plus moderne. Entre les deux, des espaces collés serrés sans uniformité ni cohérence qui dénotent : la Place Championnet, le quartier des Antiquaires, le quartier Saint Laurent ou la place Victor Hugo. Plus pour longtemps… L’idée est de tous les connecter pour les uniformiser, quitte à remanier entièrement la ville.

Inscrit dans une démarche collective menée de concert par la Métro et la municipalité, depuis 2017, le projet «cœurs de villes, cœurs de métropole» (CVCM) s’installe sur l’ensemble du territoire métropolitain grenoblois. Adjointe aux espaces publics, Lucille Lheureux en rappelle l’ambition principale : “CVCM a pour volonté d’unifier le centre ville, de créer une continuité entre les différents espaces, leur vécu, leur identité propre, des lieux intéressants commercialement parlant et qui ne sont pas forcément identifiés comme faisant partie du centre.” Venez, entrez dans la danse…

RAZ-DE-CHAUSSÉE

Volonté première est de faire peau neuve, de relancer l’attractivité citadine. Espaces piétons repensés, niveaux homogénéisés, les trottoirs sont élargis et des petites places aménagées à l’intersection d’axes principaux, pour faciliter les déplacements et nous chanter la ballade.

Pour améliorer le confort des habitants et visiteurs, des travaux sont réalisés notamment dans le quartier historique : “Secteur Chenoise, Renauldon, Brocherie : toutes les rues deviennent piétonnes et sont entièrement reprises de façades à façades. On refait les sols, on plante des arbres et on installe des jardinières à la demande des habitants qui vont eux-mêmes les végétaliser”, précise l’adjointe au maire.

Plein centre, un vent de chirurgie esthétique souffle : du bois, du béton, du vert, Grenoble prend l’air et démarre une autre histoire. Sur la place Victor Hugo, les bancs style 19ème vont être remplacés et déplacés pour libérer l’espace, les lampadaires modifiés, la surface des pelouses étendue pour inciter les gens à profiter d’avantage du cœur de ville. Et comme le souligne Patrick Atlan, directeur d’agence immobilière implanté depuis plus de 20 ans, ça ne s’arrête pas là : “Outre la nouvelle déco pas franchement à mon goût, certaines initiatives sont a contrario très positives. On voit fleurir des terrasses à chaque coin de rue, bars à vins et autres métiers de bouche, des lieux de vie souvent plein, c’est une bonne chose.”

Depuis le début des travaux, si l’embellissement semble redynamiser la ville et faire des heureux, la nouvelle tendance est pourtant loin de faire l’unanimité. Relation de cause à effet ou pas, certains quartiers résistent et ne souhaitent pas être piétonnisés. Circulez y’a rien à voir ! Et pourtant…

CHAUD CHAUD CAS K.O

Comme le disent certains riverains : “dans nos rues, c’est le défilé du 14 juillet tous les jours, tellement c’est bouché ! Faire des autoroutes à vélos et des zones piétonnes, c’est bien, mais si c’est pour entasser les voitures plus loin, ça craint !” Pour Christophe Ferrari, Président de la Métro, le but est pourtant clair : “l’idée est de rendre au centre ville une vraie fonctionnalité, et cela passe aussi pas la circulation. Les cycles et les transports en commun sont favorisés, la place de la voiture, le stationnement et l’accessibilité repensés.”

Et le grand chamboulement commence. Il faut sensibiliser les usagers et les mentalités, leur souffler le même refrain, encore et encore… L’objectif est de désengorger le centre ville, d’inviter les automobilistes à ne plus le traverser pour passer d’une vallée à l’autre, bref, de le contourner. Chez les extra-muros, on déchante ! Les grands axes habituellement fréquentés, comme le boulevard Agutte Sembat, deviennent zones à circulation restreinte réservées aux transports en communs, taxis, cyclistes et riverains. Les sens de circulation sont changés, les voies réduites pour élargir les trottoirs.

Les usagers constamment renvoyés sur les axes extérieurs ont un sentiment de persona non grata et donnent de la voix : “C’est à croire qu’ils n’ont pas réfléchi au plan de circulation avant de piétonniser ! Résultat : il y a beaucoup de sens unique, on tourne en rond et sorti de l’inconfort de perdre un temps colossal, bonjour le bilan carbone ! L’idée de base est bonne, mais dans les faits, c’est une vraie galère !”, affirme Bertrand, commercial et usager du centre ville. Ressenti loin d’être isolé : pour Alain Carignon, ancien maire de Grenoble et membre de l’opposition, le constat est sans appel : “Les nouvelles mesures de circulation mises en place n’ont fait que déplacer le problème un peu plus loin. C’est bien de fermer l’accès aux voitures si c’est pour polluer encore plus à l’extérieur ! La pollution augmente sur les grands axes et les deux bouchons de contournement sur la rocade et l’A480 font partie du top 10 des embouteillages français ! C’est catastrophique !”

Alors, oui, la ville est en période de travaux, et Rome ne s’est pas faite en un jour. Mais l’impatience et l’incompréhension mènent la danse. Et si tout est fait pour inciter riverains et commerçants à laisser la place à ceux qui viennent pour un rendez-vous ou une course rapide, force est de constater que les habitudes ont du mal à changer.

Du côté des institutionnels, on marche sur des œufs, mais on avance. Pour la municipalité, il faut réapprendre à circuler, utiliser les moyens mis à disposition : transports en commun, éco vélo ou auto partage, tout a été pensé. Et Christophe Ferrari de préciser : “Pour la pollution, il nous faut plus de recul et j’assume mes propos. La qualité de l’air dépend aussi des conditions climatiques, de l’avancée technologique automobile et de l’industrie. Evitons de tirer des conclusions hâtives. Il faut revoir le flux intérieur, se garer plus loin. C’est un ensemble”

STOP AUX IDÉAUX !

Ipso facto, une politique de stationnement est mise en place. Les prix des parcmètres explosent pour encourager les utilisateurs à emprunter les parkings souterrains, dont les tarifs sont eux, revus à la baisse. Entre les usagers qui peinent à entendre raison et les travaux qui limitent l’accès au centre, le commerce tire la gueule : “Sans parler des embouteillages qui découragent les gens extérieurs de se rendre dans nos boutiques, le manque de places finit de les convaincre. La perte de chiffre est catastrophique, certains rideaux tombent… C’est tout, sauf rassurant !”, explique Cathy, commerçante du quartier Championnet.

Et pourtant, ce ne sont pas les moyens qui manquent. Christophe Ferrari, président de la Métro, ne se voile pas la face, mais recadre : “c’est très dur pour certains commerces, c’est réel et nous sommes prêts à les accompagner. Exonération des taxes de voirie à hauteur de 80000 euros par an, mise en place d’un fond d’intervention, soutien auprès des unions commerciales, les commerçants savent que des solutions existent, nos équipes sont en permanence sur le terrain.”

Mais si pour les uns, c’est la douche froide, pour d’autres, c’est peut être une opportunité ! Patrick Atlan, spécialiste en immobilier commercial l’explique : “D’un côté, pour ceux qui ferment ou qui revendent à prix sacrifiés, c’est un drame humain, de l’autre, l’avantage de l’inconvénient, est la baisse des prix de vente des locaux commerciaux, ce qui donne une chance plus grande aux indépendants de se lancer. Je ressens d’ailleurs, depuis quelques semaines, une amélioration dans les rues piétonnes. Mais grand nombre de locaux restent encore vacants à l’extérieur. Espérons que le temps fasse son œuvre...”

Du pour, du contre, qu’on avance main dans la main ou qu’on se marche sur les pieds, le sujet fait débat. Pour calmer les esprits et rationnaliser, la Métropole a mis en place un observatoire de mesures des données de circulation, de pollution, de fréquentation ou de vacances commerciales. Les derniers chiffres sont a priori encourageants et plutôt bien accueillis par la population impatiente de voir enfin les effets bénéfiques annoncés. A l’image d’Isabelle, Grenobloise pure souche : “Quoi qu’on en dise, ce projet est très enthousiasmant pour notre ville. J’aime cette idée qui va contribuer à plonger Grenoble dans une ville d’avenir, où les voitures n’auront plus le premier rôle, où les piétons retrouveront une place, l’air respirable et les commerces de proximité en pleine santé. Lorsqu’on voyage à Londres, Amsterdam ou Copenhague, où tout roule déjà comme ça, on se demande : pourquoi pas nous !?” .

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