toi mon toit

visite de maison :
activ' chez les helvètes

par Mélanie Marullaz - 30 nov. 2018

le chant des possibles

Un petit village suisse, une maison vigneronne du 19ème siècle dans un état de délabrement avancé… une simple réinterprétation n’aurait pas suffit, il fallait une transformation de fond, une sorte d’électrochoc, une confrontation des époques. Dans cette nouvelle version, vieilles pierres et matières ultra-contemporaines vocalisent donc à l’unisson.

Sur la côte vaudoise, à mi-chemin entre Lausanne et Genève et à 5 minutes des rives du Léman, ce petit village au cœur des rangs de Chasselas aurait pu, seul, séduire ce couple suisse et leurs deux enfants. Mais en 2005, ils y dénichent une ancienne cave, en très mauvais état, qui abrite encore un pressoir à vis et des tonneaux, “que l’on n’a pas pu dater, ni garder, car ils sont très vite tombés en poussière tant ils avaient nourri des générations de vers.”

Sous la patine du temps, ils décèlent pourtant immédiatement un incroyable potentiel, ce que leur confirme Katia Autier, autodidacte passionnée d’architecture et de design, à qui ils en confient l’aménagement et la décoration. Elle sait qu’elle pourra y exprimer toute sa créativité, utiliser ses matériaux de prédilection, acier, pierre, peau et béton. Ce qu’elle ne sait pas, en revanche, c’est qu’en fait de petite rénovation, elle a signé pour «une petite révolution», car, à la bâtisse retapée de 1848 s’adossera une nouvelle aile, entièrement sortie de terre et reliée au bâtiment existant par le hall d’entrée. Le tout pour créer un espace habitable de 700m2 au bout de 22 mois d’un chantier titanesque.

CHŒUR DE PIERRES

“Nous avons essayé de garder ce qui pouvait l’être, soit la façade et les murs en boulets, explique-t-elle, ces pierres rondes avec lesquelles on construisait les maisons à l’époque, qui sont là depuis des centaines d’années et qui donnent de la vie à l’ensemble”. Recouverts par plusieurs épaisseurs de peinture et de papier peint, il aura d’ailleurs fallu près de deux semaines à une équipe de huit maçons pour en ressusciter chaque pierre, en ranimer le relief.

Le reste est entièrement repensé sous forme de grands volumes, délimités par des lignes tranchées, géométriques, et des jeux de lumière. Dans le salon, par exemple, de profondes saignées, au plafond, laissent entrer de larges pans de jour qui dessinent, en fonction de l’orientation du soleil, des rayures plus ou moins obliques sur le mur anthracite. Cette même lumière filtre entre les marches ajourées de l’escalier qui dessert les chambres ou rebondit sur les pleins et déliés métalliques d’un rideau qui joue les moucharabiehs revisités.

Ces lignes changeantes se confrontent à l’immuabilité des cubes et carrés qui structurent chaque espace : en îlot central tout inox pour la cuisine, en baignoire et lavabo de marbre marron-cognac pour la salle de bains, devant le canapé pour accueillir l’âtre de la cheminée dans la pièce de vie ou pour entourer un écran géant dans la suite parentale. Katia Autier en a d’ailleurs dessiné la tête de lit, cubique elle aussi, qui se détache en un camaïeu de gris masculin et minéral. Un contraste saisissant avec la chambre de la fillette, juste à côté, où les poufs à poils verts et le linge fuchsia créent un cocon lumineux, acidulé et végétal.

PAUSES ET RESPIRATIONS

“L’idée, c’était que cette maison soit simple, résume Katia Autier, sobre et sans ostentation, privilégiant les matériaux et les artisans d’exception plutôt que le tape-à-l’œil. Il fallait aussi ménager la surprise pour celui ou celle qui viendrait la visiter”. Et des surprises, il y en a. A commencer par les différentes œuvres d’art, disséminées aux quatre coins de la demeure comme autant de respirations : l’accueillant Wild King Kong de Richard Orlinski dès l’entrée, une acrobate en bronze blanc du sculpteur Mauro Corda et le crâne en pneu de Stefano Bombardieri dans le salon, ou un surprenant tapis d’Aladdin, plus volant que nature sur le chemin de la cave. Mais ce qui accroche la rétine, évidemment, c’est la piscine intérieure, dans laquelle le regard plonge tout en restant au sec derrière les vitres du salon. Entièrement réalisée en granit bleu de Savoie, elle sert de transition vers l’extérieur, de sas visuel avant le jardin, comme un premier plan azuré qui n’empêcherait pas de s’évader plus loin, au second plan, entre les rangs de vignes dorées.

POINT D’ORGUE

Autre pièce maîtresse, celle dont tout est parti, mais qui, paradoxalement a été la dernière réalisée : la cave à vin. Alors qu’un ingénieur conseille de la raser, Katia Autier opte pour la refonte. En grandes pompes. La table centrale ainsi que son plan de travail sont en granit - deux tonnes pour la première et 1,5 tonne pour le second - introduits par un corridor étroit de 80cm dans une pièce déjà peinte où le verre protégeant la partie climatisée est déjà posé… Attention danger. Les sept ouvriers les ont donc déplacées «à l’Egyptienne», à l’aide de cordes et de rouleaux, centimètre par centimètre. Ils ont parcouru la distance qui séparait la porte de service de la cave en 5 heures, puis on redressé les pierres avec une «chèvre» sorte de cric primaire, le tout sans aucun dégât ni blessure.

“C’est pourquoi je ne dirai jamais assez combien il est important de s’entourer des bonnes personnes dès le début, insiste Katia Autier. J’ai eu la chance de travailler avec trois entreprises aux savoir-faire technique et humain exceptionnels. Luigi et Fred, de Renova, par exemple, sont des magiciens de la texture, du trompe-l’œil et de tous les effets des murs de cette maison, sans eux rien n’aurait été pareil.” Ils ont surtout su comprendre et concrétiser toutes ses idées, même les plus inédites. “Pour moi, que quelque chose n’ait jamais été fait n’est pas un critère d’impossibilité. Je ne vais pas relever un défi qui serait de la pure folie, je n’ai rien à prouver, mais comme je suis autodidacte, je ne suis pas formatée, je n’ai pas d’interdits. A mon sens, tout est réalisable dès lors que l’on envisage les différentes options, sans idées préconçues”.

Photos : Studio Erick Saillet