toi mon toit

visite
une maison à thusy

par Magali Buy - 16 avr. 2019

sur un air de don jon...

UNE IMPASSE DISCRÈTE AU DÉTOUR D’UNE ROUTE DE CAMPAGNE, À MI-CHEMIN ENTRE RUMILLY ET ANNECY, ET SOUDAIN, THUSY PREND DES ALLURES MÉDIÉVALES : COMME UNE VIEILLE DAME, LA BÂTISSE ABRITE LES SECRETS D’UNE VIE USÉE ET BIEN REMPLIE, SOUS SON MANTEAU D’HISTOIRES, ALLONS VOIR CE QUE LES FAITS NOUS CONTENT.

Valérie, la propriétaire, m’attend sur le perron. Enveloppée dans une écharpe confortable, elle m’accueille dans un murmure, sans chichi et avec bienveillance, comme si j’étais déjà une enfant d’ici. Même pas le temps de m’asseoir que le café est déjà serré dans sa tasse de porcelaine blanche au liseré doré, prêt à réchauffer ses confidences. Acte 1 scène 1, j’ouvre grand mes mirettes, hors de question d’en rater une miette.

LIBÉRÉE DES LIVRETS...

Valérie est chorégraphe, metteur en scène et auteur pour l’Opéra. Son inspiration, elle la puise surtout dans sa boulimie de voyages, des pays du monde qu’elle arpente depuis toujours, son héritage nomade au fond des tripes : “Avec un papa moitié normand -moitié italien et une maman serbe et russe, je fais partie de ces mélanges un peu explosifs !” Sa famille, qui a toujours eu la bougeotte, passe son temps à déménager ; comme elle, Valérie peine à se poser. Elle est née à Grenoble, mais a vécu à Genève, a des pied-à-terre un peu partout, adore la France, mais finalement ne la connaît pas. Elle décide de poser son paquetage en plein terroir pour s’y plonger, de la tête aux pieds... Sacré électrochoc !
“La campagne, c’était presque un milieu hostile pour tout dire. Mais pour vivre et découvrir les entrailles de la terre, il fallait s’y mettre. J’ai parcouru la région, cherché un long moment, je voulais de la pierre, il n’y a que ça qui me parle. Quand j’ai découvert ce site, j’ai dit «j’achète !» avant même d’avoir visité les étages, j’ai su tout de suite que c’était là !” On est en 2011. Valérie s’installe et c’est la douche froide.

L’AUBERGE ESPAGNOLE...

Un terrain très encombré, noisetiers, noyers, pommes et prunes pour voisins de pallier, question ambiance, c’est plutôt champêtre. Mais habituée aux grandes villes, conférences et évènements culturels, la propriétaire a plutôt un goût prononcé pour la nourriture intellectuelle. Le choc est rude, la digestion difficile: “je me sentais mal à l’aise, tout me paraissait sorti d’une histoire de Zola, le naturalisme, les courants littéraires très durs. Ce n’était pas pour moi, trop rustre, un milieu sans délicatesse et sans poésie... comme je me trompais !” Un peu à l’américaine, les gens sont venus spontanément la rencontrer, les bras chargés d’anecdotes sur son château. Car oui, c’est un château ! Le Château de Charrière Bas, un lieu où l’on vient confier petits tracas du quotidien et grands secrets. Peu à peu, les yeux de Valérie s’illuminent, son cœur aussi, elle s’ouvre à l’histoire du coin, offre le verre de l’amitié à qui vient, et au final, l’humain compense le reste. “Et là, je me suis sentie immergée dans ce monde de paysans et d’artisans. J’ai réhabilité le parc abandonné et redonné vie aux murets de pierre et chemin d’accès au ruisseau des bois, j’ai même organisé un 14 juillet pour tout le village ! A ma grande surprise, le château est devenu un lieu de partage et de convivialité.”

AVIS DE CHÂTEAU !

La route a été longue et la bâtisse réserve encore bien des surprises. Propriété de nobles et seigneurs du 12ème au 16ème siècle, le château servait à la défense du territoire du Duché de Savoie, “une maison forte qui aurait vu passer Saint François de Sales”, renchérit la propriétaire. Pour elle qui aime avoir cerveau et émotions stimulés, c’est du pain béni. Elle connaît l’histoire des lieux sur le bout des doigts, la succession des acquéreurs, fustige ceux qui ont recouvert la vie du château à grand coup de béton, question pratique, loue ceux qui lui ont rendu son intégrité, question d’éthique ! Pendant un temps, le cachet, masqué par la fonctionnalité, avait été jeté aux oubliettes, au profit d’une maison d’artisans. Il n’était pas rare d’y voir loger des ouvriers, les ruines des anciennes écuries témoignant encore du passage de ces écuyers des temps modernes.
Façades, poutres, charpentes, escalier à vis et évier en pierre, rescapés des premières heures, invitent au défi de remettre l’ensemble au goût d’un jour de Renaissance, l’imagination en colimaçon.
Tomettes, arches d’époque, planchers en chêne massif posés au clou, murs relevés à la chaux, les Compagnons du Tour de France ont respecté à la lettre la commande des précédents propriétaires à l’origine de la rénovation en 2005. Mixée aux notes contemporaines d’une salle de bain marocaine ou d’une cuisine dernier cri, une maison prête à vous chanter la balade. Et quand Valérie arrive six ans plus tard, le château a repris en grande partie ses habits d’antan, le patrimoine des siècles passés juste à révéler.

INSTANT D’ÉCHO

Fan de Caravage et du clair obscur, le ton est donné partout où elle passe, un jeu d’ombre à la lumière, paradoxe d’un héritage enfoui exposé en plein jour : tapis berbère ou escalier en chemin, tableaux de peintre romain, piano à queue noir feutré ou vaisselier d’antiquaire restauré, donnent le la d’une décoration exotique qui voyage. Table de ferme toscane du 15ème, commode tibétaine ou malle indonésienne, l’histoire des lieux cohabite avec la sienne, bouleversée et instable, mystérieuse et éparpillée, comme on déballe ses souvenirs à la volée. Ici, on se réchauffe au coin du feu dans des bergères en velours coloré, sous des lustres à pampilles, ou l’édredon molletonné d’une chambre baroque : le confort d’une maison moderne, bucolique et habitée à tous les étages... sauf peut être au dernier...

L’AVIS DE CHÂTEAU !

“Quand je suis arrivée ici la première fois, la visite s’arrêtait au premier étage parce que le second était un amas de paille de fer, du sol au plafond. J’ai tout fait enlever, installé des planchers, on dirait un donjon : voici le cœur de la maison !” Elle m’a ouvert une petite porte pas plus large qu’un placard, je m’y suis aventurée, même ma claustrophobie y a résisté. Un escalier exigu digne de la belle au bois dormant délivre alors une pièce abandonnée, meurtrières dans leur jus, symboles d’une vie de château encore intacte. Je laisse un instant mes pensées s’évader, les pigeons voyageurs prêts à s’envoler... L’impression de pouvoir un instant imaginer leurs secrets confiés vaut bien tous les détours ! Depuis, les vieux démons sont venus taper à la porte, et Valérie s’apprête à repartir vers de nouvelles aventures, direction Paris. A quand le prochain épisode ?

 

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Lucile Schmitt pour Espaces Atypiques