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carnet de voyages
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par Gaëlle Tagliabue - 9 août 2019

un bout du bout du monde

Mathieu Le Lay
RÉALISATEUR-(EN)QUÊTEUR, MATHIEU LE LAY SE RÉALISE EN RÉPONDANT À L’APPEL PRESQUE MAGNÉTIQUE D’UN SUJET, SORTE DE GRAAL POURSUIVI SANS RELÂCHE ET SANS CONCESSIONS JUSQU’À TROUVER LE TON JUSTE, L’IMAGE FORTE QUI SAURA RACONTER CE QU’IL A PERÇU DU RAPPORT RELIANT L’HOMME À SON ENVIRONNEMENT. OÙ QU’IL SOIT. EN ALASKA, IL SUIT LE PHOTOGRAPHE ALEX STROHL. REC.

Mathieu Le Lay et l’écologie, c’est une histoire d’amour de toujours. Licence en poche, c’est son passage à l’école de cinéma animalier française, l’IFFCAM, qui conditionnera encore un peu plus la fascination inaltérée qu’il entretient pour la nature et affûtera ce regard qu’il porte de façon presque obsessionnelle sur la façon dont l’Homme parvient à se reconnecter avec elle. Ce Breton d’origine, accro aux grands espaces, choisit très vite de poser ses valises au pied des Aravis, ses reliefs l’attirent instinctivement.
Plus happé par un sujet en particulier que par une destination, il parcourt l’arc alpin pour mieux suivre la réintroduction du gypaète barbu, met cap sur le Japon pour percer quelques-uns des secrets du Shugendō, tradition spirituelle ancestrale. Comme si chaque lieu recélait le trésor des énergies qui le peuplent.

ALIVE IN ALASKA

En Alaska, c’est à la demande du photographe Alex Strohl qu’il enclenche le mode play pour le suivre au bout des routes et aux confins des chemins quasi inexplorés. Le film « Alive in Alaska », tourné dans la région de Homer sur la côte sud, en sera l’aboutissement. Coulisses d’un projet photographique mis en abîme par un projet cinématographique qui révèlera les sentiers de traverse empruntés par ces créateurs d’images.
Partir, s’arrêter, regarder, camper et explorer. “L’Alaska de par son immensité et son caractère parfaitement sauvage et préservé permet cela”. Retrouver cette captation de l’instant, cette liberté de l’inattendu. Apercevoir un ours noir, n’entendre plus que la glace craquer une fois la nuit tombée, être subjugué par une nageoire de baleine en plein ballet... “Je vis chaque tournage comme une expérience, il y a toujours une place pour se laisser détourner par l’imprévu, se laisser surprendre. Surtout dans les conditions où nous avons vécu, en immersion totale. Nous nous déplacions essentiellement avec notre propre véhicule afin de pouvoir se poser où nous voulions et quand nous le souhaitions”.
Et en Alaska, les occasions de se faire surprendre ne manquent pas. “Lorsque nous avons croisé le chemin des baleines, en bateau au large d’Homer, et même si ce n’était pas la première fois que j’en voyais, j’ai été happé par le spectacle, un moment suspendu”. De jour comme de nuit, dans des conditions parfois extrêmes, immergés au cœur d’espaces à l’état sauvage, la méditation s’installe naturellement et l’expérience devient une respiration en soi.

A LA SOURCE

Le voyage se déroule au mois d’août, période à laquelle les températures restent clémentes, rarement en-dessous de 0°C. Conditions idéales pour installer son campement au cœur de la nature. Les nuits en tente ouvrent pleinement la voie de l’éveil des sens poussé à son paroxysme. “Cette liberté de pouvoir choisir les lieux où nous souhaitions rester nous a permis d’installer un rapport très sensitif à la nature. Ces espaces vierges imposent une grande quiétude et nous donnent l’impression d’être complètement enveloppés dans ce qui nous entoure”. Un calme presque envahissant, des reliefs et de la glace à perte de vue, une présence humaine quasi inexistante et un voyage qui sonne comme une inspiration dont l’expiration sera la création.

“Nous recherchions vraiment des lieux secrets et parfois cela prenait la forme de missions”. A l’instar de ces expéditions en VTT sur les crêtes et arêtes caillouteuses, le vide et les glaciers en contrebas ou de ces découvertes fabuleuses en kayak au sommet du Knik Glacier, là où il n’y a plus de traces. “Là-haut, nous avons découvert et arpenté en kayak les lacs supra glaciaux qui se forment au cœur même de la calotte glaciaire. Une chance inouïe de voir ces bleus presque irréels et cette eau d’une limpidité invraisemblable”. Il faudra, d’autres fois, beaucoup de patience pour rassembler les conditions de l’exploration, braver les conditions météo changeant parfois de façon fulgurante et obtenir les images qui raconteront un bout du bout-du-monde. Comme ce lever de soleil sur le lac du glacier Portage et la tranquillité presque inquiétante de ses eaux.

EX NIHILO NIHIL

Et tout ça sans jamais oublier la réalité de ce que nous raconte le paysage, celle du changement climatique et celle des hommes qui vivent ce territoire, le connaissent et l’observent. “Lorsque nous échangions avec les habitants de ces régions, nous ressentions à la fois une grande bienveillance et une forme de colère terrifiée vis-à-vis de l’inconscience humaine. Eux voient les glaciers fondre à vue d’œil et les glaces se noircir. Leur impuissance face à cela les dévaste”.
Si Mathieu Le Lay rapporte des images qui offrent une part de rêve, il ne les livre pas en plateau comme simples consommables. “Mon rôle n’est pas seulement de montrer la beauté de ces lieux, mais bien d’interroger sur notre rapport à l’environnement et de prolonger le débat. Une fois mon projet terminé et diffusé sur les chaînes partenaires, je recherche toujours à reconnecter cela avec le public”. Festivals, projections type ciné-débat, conférences, expositions, Mathieu ne sort pas l’image de son contexte, il en propose une lecture et une interprétation, reflets de son extrême sensibilité. Si l’image animée développe le fil de son histoire, les photos figent certains instants T. Des flashs d’une beauté presque irréelle comme autant de regards posés et de questions soulevées par un faiseur d’images qui empruntent aux artistes qu’il affectionne une certaine forme de romantisme.

http://mathieulelay.com

Mathieu Le Lay sera présent à Thônes, le 17 janvier 2020 pour la projection du film « Des gypaètes et des hommes ».

 

Mathieu Le Lay