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carnet de voyages
- amazonie -

par Magali Buy - 7 août 2019

treck d'un dur à cuir

MAROQUINIER ANNÉCIEN ET CRÉATEUR DES CAVES À CIGARE DE POCHE, PATRICK FALLON EST UN HABITUÉ DES EXPÉDITIONS HAUTE VOLTIGE À LA DÉCOUVERTE DES PEUPLES PREMIERS. ENTRE CONDITIONS EXTRÊMES ET RELEVÉS HYGROMÉTRIQUES - POUR ÉPROUVER SES ÉTUIS À CIGARES -, C’EST EN PLEINE JUNGLE PÉRUVIENNE QU’IL DÉFRICHE LES DESSOUS D’UNE NATURE RÉSISTANTE, LA SIENNE AUSSI...

Mars 2018, Patrick Fallon plonge en immersion totale chez les Matsés, une tribu amazonienne, bien ancrée dans ses traditions et menacée par la déforestation. Ici, ne rentre pas qui veut. Il faut montrer patte blanche*. “Ils ont étudié notre projet en amont, avant de nous inviter à roupiller et à casser la croûte avec eux. On a pu vivre leur quotidien, s’immiscer dans leur intimité. Leurs coutumes font un peu tomber le mythe du bon sauvage de Rousseau : la réalité est beaucoup plus rustique, mais c’est passionnant, même si là, j’ai atteint ma limite...” Mode de vie à tailler à la machette et climat à s’essorer jusque dans les bottes, il faut un caractère bien trempé pour ne pas finir liquéfié.

PIED À TERRE

Et quelle aventure ! C’est la première fois qu’on explore leur territoire à pied depuis plusieurs générations. Ici, pas de route, juste la jungle et des cours d’eau, on bouge avec les moyens du bord, ou on ne vient pas ! 10 Indiens, 3 femmes et 7 hommes, ont fait 4 jours de marche à travers la forêt pour venir chercher Patrick et ses deux compagnons de route à Iquitos, ville la plus proche de chez eux. Le temps de s’acclimater à leur nouveau terrain de jeu, et c’est peu de le dire : la bande d’aventuriers a pris la température citadine, dormi dans une cellule de dégrisement en guise d’hôtel, mangé au resto sous surveillance, colt à la ceinture, manquerait plus de risquer sa peau ! Courage fuyons, un bateau les attend, la jungle aussi...

LEVER DE RIDEAU

Festin empaqueté -du riz et des pâtes en majorité, pour le reste ce sera chasse et pêche sur le territoire-, ils remontent les eaux du Tapiche et du Rio Blanco, un petit bivouac de récup’ et c’est parti ! La nature est dans son jus, un rideau vert tombe devant leur nez, ne reste qu’à ouvrir le bal. Machette à la main, Indiens et occidentaux se frayent un chemin dans la forêt vierge, les conditions sont lourdes et moites, investir les lieux, ça se mérite : “C’est un mur de végétation, il n’y a jamais de lignes droites. Un coup ça monte, un coup ça descend, c’est un des environne- ments les plus difficiles que je connaisse. On tourne autour de 30 degrés et jamais en dessous de 70% d’humidité ! C’est le royaume de la boue, de la flotte, vous êtes mouillés tout le temps, si ce n’est la pluie, c’est votre transpiration... On ne refroidit jamais et c’est tous les jours pareil.” Un programme bien orchestré.

TYPE DAY !

Il est 7 heures, quelques gorgées de café soluble et un plat de pâtes engouffré, le paquetage est chargé et tout le monde refait sa trace pendant 7 à 9 heures : “les femmes sont pieds nus, les hommes en bottes avec des grandes chaussettes de foot et tous portent leur charge...” Une fois la journée et 5 kilomètres avalés, le camp est installé avant l’arrivée de la pluie quasi systématique. “Ils abattent un palmier pour faire un toit étanche, une couverture au sol, et limiter l’accès aux fourmis, scorpions, serpents vénimeux et autres mygales... Eux dorment par terre sur une bâche. Moi, je m’installe un hamac fermé avec moustiquaire, tendu entre deux arbres, après avoir un peu dé- broussaillé les alentours.” Une fois parés pour la nuit, c’est l’heure du bain ! Pour les vêtements aussi...

TOUS À L’EAU !

Aaaahh la rivière, cet unique point d’eau qui fait office de bassine et de balnéo. Parfois rouge, souvent boueuse, pas d’autres choix que d’aller y faire trempette. Un petit coup de bâton pour éloigner les raies et autres poissons agités qui vous bouffent les pieds et le tour est joué, la fine équipe se jette à l’eau ! Et quand vient l’heure de manger, là encore, l’aventure passe à table : paresseux, singe, tatou ou anguille élec- trique, les Indiens se nourrissent exclusivement de leur territoire et ne consomment que la quantité utile à leur survie, soit, au bas mot, pas plus d’un demi piranha. Un demi quoi ?

Si tout est danger pour l’étranger, pour les Indiens, c’est juste leur quotidien. Les chairs ne sont consommées que boucanées et conservées 2 jours dans une feuille, tout ce qui n’est pas fumé ne se mange pas ou c’est la cata : “ici, on ne connaît pas la chaîne du froid : tout ce qui est mort se décompose et si vous êtes malades, vous restez là, il n’y a pas de rapatriement possible, pas de téléphone. En dehors de votre résistance, il n’y a rien. Ici, vous risquez votre vie, il faut accepter d’en mourir.” Bon, si on pouvait éviter d’en arriver là...

VILLAGE PEOPLE

Au bout de 8 jours, ils atteignent enfin le bout du monde et sortent de la forêt. Cochon de bois et banane en guise de pot d’accueil, ils mangent leur 1er fruit depuis un bail, savoure la végétation splendide, couchés au fond d’une pirogue, et direction Puerto Alegre. Pour la seule et unique journée qu’ils vont passer chez les autochtones, ils sont accueillis dans la maison du chef, au cœur des coutumes animistes, encore bien vivantes. Tatouages autour de la bouche, collier de singe ou bandeau en feuilles de palme, si ces hommes jaguar -comme on les appelle- sont attachés à leurs traditions et à leurs esprits, leur tenue vestimentaire contraste! “On les croise habillés en jean, maillots de foot ou tee shirt Hello Kitty, alors qu’ils taillent encore leurs pirogues dans les troncs ! Un peu d’artisanat et la vente de bois leur permettent d’avoir un peu de cash pour s’approvisionner à Iquitos.”

TABAC ES-TU LÀ ?

Soucieux de leur apporter du confort, et de les remercier pour ce partage exceptionnel au sein de leur intimité, Patrick est venu les bras chargés : “Je leur ai laissé des opinels de survie avec sifflets, des casquettes, du savon, des lampes solaires et des graines de tabac parce que dans tous peuples premiers que j’ai rencontrés, le tabac a un lien particulier avec les esprits, il permet de rentrer en contact avec eux. En retour, ils m’en ont offert du sauvage. Et puis j’avais emporté un Polaroïd. Prendre une photo d’une tribu animiste comme la leur, c’est voler une partie de leur âme et quand il l’accepte, c’est un vrai cadeau. Quand les enfants ont vu leur image pour la première fois, leur peur s’est envolée et ils se sont tous attroupés. On n’était pas là pour prendre des images, mais surtout pour leur en donner.”
Un tour de pirogue en pleine nuit et un vol en hydravion plus loin, le voilà de retour à Iquitos prêt à rentrer au bercail, heureux, mais usé. Avant d’embarquer, il est coutume de monter sur la balance, le prix du billet étant calculé en fonction du poids. Malgré ses 12 kilos en moins et des centaines de cicatrices par jambe faites par les mouches affamées, il est sûr que, même ses limites dépassées, il fait largement le poids !

http://falloncuir.com

*Expédition possible grâce à l’organisateur de voyages TAMERA, en collaboration avec Jean-Patrick Costa, créateur de l’association ARUTAM Zéro déforestation en faveur des Peuples Premiers
et de la protection des forêts primaires. En relation directe avec les autochtones, ils soumettent les projets au peuple premier pour acception, avant toute entrée sur leur territoire.

Patrick Fallon et Yves Streuli