voyage voyage

carnet de voyages
- cambodge -

par Fleur Tari Flon - 12 juil. 2019

oeil pour oeil

STÉPHANIE REFAIT A VU SA VIE BASCULER QUAND UN CANCER AGRESSIF L’A FRAPPÉE. POUR ELLE, LA RENAISSANCE EST AU BOUT DE L’OBJECTIF, EN VOYAGE HUMANITAIRE OU EN SOLITAIRE...
Stéphanie Refait

Elle se définit comme une photographe autodidacte, d’humeur voyageuse, un appareil toujours à portée en mode manuel. Pourtant l’approche est plus complexe. Pendant ses études de médecine, une spécialité chirurgicale, l’œil, s’est imposée à elle comme une évidence. Car l’œil, le regard, la vision l’ont toujours fascinée. Quand la maladie l’a frappée, durement, subitement, elle a lutté, de toutes ses forces, la peur au ventre. Puis, elle s’est relevée, et après les traitements, c’est la photographie et les voyages qui lui ont permis de se reconstruire. Bien sûr, elle a repris le bistouri, mais cela ne lui a plus suffit. Une irrépressible envie de se dépasser, seule avec elle-même, dépouillée de tout ce qu’elle représente, la tenait aux tripes. “Je devais gravir mon Everest à moi, me dépasser pour guérir. Alors je me suis entrainée deux mois, intensément, j’ai laissé mari et enfants en France et je suis partie escalader un massif à 6000 mètres en Bolivie, en mode roots”. Le voyage est un cadeau-surprise de tous les instants. Un sacré bout de femme. Quelques mois plus tôt, le crane encore nu, elle participe au concours photo PinkRibbon d’Estée Lauder et son autoportrait, sans concession, s’affichera partout sur les murs des villes. “Cet autoportrait, un photographe photographié, c’est un cheminement vers l’amour de soi, vital pour vaincre le cancer, une fois dénuée de tous ces codes de normalité, de beauté, fabriqués par notre société. Je partage cette photographie avec toutes les femmes, sœurs inconnues, dont la peur fut la mienne”.

POUR LES YEUX DU MONDE

Depuis, elle divise son temps entre son cabinet, le bloc opératoire et les voyages, humanitaires ou non, toujours l’œil au bout de l’objectif, prête à saisir un instant de vie. Bénévole de l’association « Pour les Yeux du Monde », elle part plusieurs fois par an en mission au Cambodge, un des pays les plus pauvres de la planète. Une association qui l’a touchée, née de l’opiniâtreté d’un homme au parcours hors du commun, le Docteur Phat-Eam Lim. Ce Cambodgien a dû fuire son pays à 14 ans devant l’entrée des Khmers rouges en avril 1975. Accueilli comme réfugié en France, il devient ophtalmologue après son internat à Paris. Il ne retournera au Cambodge qu’en 2002, après 27 ans d’exil, pour y constater les ravages de la guerre civile et du génocide, ayant éliminé le tiers de la population, notamment parmi les professionnels de santé. C’est là qu’il décide de créer «Pour les Yeux du Monde». Il achète alors un bateau de transport de bétail en 2005, le transforme en clinique ophtalmologique flottante avec une unité de consultation sur le pont et un bloc opératoire dans la soute. La première mission débute en novembre 2007. 10 ans plus tard, Stéphanie fait partie de l’aventure.

LES YEUX DANS LES YEUX

Au Tonlé Sap, les Cambodgiens habitent sur le sol d’un lac rivière dont le courant s’inverse en fonction des saisons. Pendant la saison humide, il devient le déversoir du Mékong, et pendant la saison sèche, son réservoir. Les pêcheurs vivent sur des villages flottants, pas de terre, ni de routes goudronnées, leur espace pour circuler est l’eau, rien que l’eau. “A chaque voyage, je quitte mes enfants. Leurs regards me manquent, mais ils savent pourquoi leur maman part vers d’autres « yeux » ouverts sur d’autres âmes, qui ont besoin de soins”. Deux semaines sur le Mékong, avec un bloc opératoire pour soigner, opérer les yeux de ceux qui n’ont pas accès aux soins. “Le bouche à oreilles a fonctionné et ils sont nombreux à nous attendre. Le chant du Mékong, les paysages, leur sourire, c’est une aventure humaine magnifique. Beaucoup arrivent sur le bateau sans voir, du fait d’une cataracte totale bilatérale. Ils attendent des heures, au soleil, assis par terre. Ils sont si heureux d’être soignés. Nous sommes dans l’économie permanente, j’opère avec une simple anesthésie par goutte, pas de neurolep, et ils ne se plaignent jamais. Parfois, ils repartent même en mobylette, impensable dans nos pays occidentaux...”.

L’HEURE BLEUE

Le matin à 7h, avant d’opérer, Stéphanie débarque en pirogue dans le village voisin. C’est l’occasion pour elle de fixer des moments de vie, d’aller à la rencontre de ce peuple qui a tant souffert. Des rencontres toujours intenses. “Je leur montre une vision différente plus douce des étrangers”.
Parfois, ce docteur « qui rend la vue » est invitée dans une famille. Elle y dort, partage leur quotidien. “Alors que nous sommes dévorés de curiosité sur leur mode de vie. Eux ne posent aucune question. Peut-être par pudeur... Et moi, en photographe, j’ai cette magie de fixer l’instant et de transmettre des émotions capturées, parcourant le temps qui s’échappe... tels des contes de vie. J’aimerais leur montrer le résultat, pour qu’ils se découvrent avec un autre regard, mais il n’y a pas d’imprimante à bord. J’aime le voyage pour le recul qu’il apporte sur la vie et sur la vision plus synthétique qu’il donne du monde. En parcourant notre magnifique planète dans des sites si opposés au nôtre, en immersion dans les populations locales, je m’enrichis de leçons de vie. Nos différences culturelles font la richesse de l’humanité. Nous sortons de notre zone de confort, mais nous en revenons grandis”. Ouvrir les yeux pour les faire ouvrir aux autres... Montrer la vie sur terre autrement. “C’est quelque part la continuité de mon métier, celui de rendre la vue à mes patients. Mais d’une façon plus spirituelle.” Et Stéphanie de s’imaginer, un jour peut-être, photographe à temps plein et chirurgien à temps partiel... en humanitaire.

©Blueyeshut photographe