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au Bhoutan

par Mélanie Marullaz - 6 juil. 2020

d'un bhoutan à l'autre

“UN RÊVE ÉVEILLÉ”... EN 2015, LE PHOTOGRAPHE LYONNAIS SYLVAIN BOUZAT RENTRE DU BHOUTAN TOUT CHAMBOULÉ. IL N’A QU’UNE SEULE ENVIE : Y RETOURNER, POUR POSER SUR PELLICULE DES ÉMOTIONS QUE LES MOTS SEULS NE PEUVENT EXPRIMER.
Sylvain Bouzat

Il y a 5 ans, Sylvain et sa compagne posent un premier pied au Bhoutan. Depuis qu’ils se connaissent, lui, qui ne voyageait pas beaucoup, l’a suivie partout : Bali, Indonésie, Albanie, Inde, Turquie... Mais il a, pour le pays du Bonheur National Brut (BNB), un vrai coup de cœur. “Tout y est atypique, c’est une des dernières monarchies bouddhistes qui vit d’un peu de tourisme et d’artisanat. Quasiment tous les villages éloignés de la capitale sont en auto-suffisance. D’ailleurs, même si la bouffe n’est pas extraordinaire, j’ai mangé des patates là-bas comme je n’en avais jamais goûtées avant ! Les gens vivent de rien, dorment par terre dans des maisons en bois, mais ils ne sont pas dans la misère.

NE PAS RESTER SUR LE PARO

A la fin de leur périple, il se promet d’y revenir, seul, pour «approfondir» en matière de photos notamment, sa passion, mais aussi son métier : “j’avais envie de me poser, prendre le pouls, laisser le contact venir...” En novembre 2018, il saute donc à nouveau dans l’avion pour Paro, un des aéroports les plus dangereux au monde : seuls deux compagnies et 17 pilotes certifiés sont autorisés à le desservir, car il est niché au fond d’une vallée sinueuse, à 2200 mètres d’altitude, et entouré par de très hauts sommets qui obligent les avions à slalomer en phase d’atterrissage.
Mais Sylvain sait à quoi s’attendre, en l’air comme sur terre. “Il n’y avait peut-être plus l’effet découverte, mais j’ai retrouvé exactement les mêmes sensations que la 1re fois : le calme, la sérénité et cette impression de retourner plusieurs décennies en arrière... On est immédiatement dépaysé.” Des maisons typiques, des motifs traditionnels aux fenêtres, aucun panneau publicitaire, un habit, le gho, porté par tous les hommes dès qu’ils sortent de chez eux... “Le Roi a imposé pas mal de règles pour garder au maximum les traditions, préserver le pays de la standardisation.” Et ménager son environnement : la chasse y est interdite, le nombre de touristes limité et la consommation d’énergies fossiles très faible.

 

monastère Tiger nest

QUI L’AURAIT GRUE ?

A peine posé, Sylvain met le cap sur Phobjikha pour le festival des grues noires. Au cours de sa migration, chaque année, l’espèce menacée passe l’hiver sur ce plateau recouvert de prairies et de forêts denses. Dans tous les villages, les lignes de courant ont été enterrées afin d’éviter que les oiseaux, considérés comme sacrés, ne s’enchevêtrent dedans. A leur arrivée, la population se retrouve pour une grande fête traditionnelle dans le dzong, monastère-forteresse caractéristique du Bhoutan. “Les gens viennent faire leurs achats, vendre des légumes, boire un verre... Je voulais capturer ces scènes de vie, et pas uniquement le festival. Grâce à un jeune franco-bhoutanais, que nous avions rencontré la 1re fois et que j’ai retrouvé grâce au bouche à oreille, j’ai pu saisir les moines pour des portraits, ils m’ont donné du temps, alors qu’ils n’étaient pas censés faire de photos.” Aidé également par son guide-chauffeur –il est obligatoire d’être accompagné au Bhoutan–, Sylvain essaie d’éviter les flux de visiteurs. Car même maîtrisés, ils existent. Dans le dzong de Punakha, par exemple, des tranches horaires leur sont réservées. Ce qui n’était pas le cas lors de sa 1re visite, 5 ans plus tôt. En attendant la fin de journée, il arrive alors à capter la lumière, l’échelle et l’architecture exceptionnelle de ce lieu, dans lequel seuls les religieux circulent. Chose impossible quelques jours plus tard à Tiger Nest. Accroché à sa falaise, 800m au- dessus du vide, le monastère bouddhiste le plus célèbre du pays ne laisse pas les appareils photo capturer son âme intérieure.

PRISE DE CONTAX

Sylvain s’enfonce aussi dans la vallée de Haa, très peu touristique car plus pauvre. Mais sa route croise celle d’un couple d’Européens venu célébrer un engagement bouddhiste. “Et comme je suis photographe de mariage, je les ai accompagnés... il faut savoir changer de plans en cours de route ! Ils avaient galéré pour obtenir les autorisations, et documenter ça, en argentique, dans un endroit sans lumière, sans courant, c’était incroyable !” Lui, qui déteste se sentir touriste, tient là un moment de grâce. Un de ces instants suspendus dont il cherche constamment à créer les conditions. “Je n’impose pas, mais je provoque... Je n’ai pas de timing, je n’hésite donc pas à m’asseoir sur une place pour manger un fruit, commencer à jouer avec des enfants, qui m’emmènent vers leur mère, qui me présente son mari. Je suis ouvert au contact. Ça ne se termine pas toujours par une photo, mais je profite du moment et des personnes.” Pour attirer regards et sympathie, son Contax 645 est pourtant un allié de poids : 2,5 kg très exactement, pour ce moyen format argentique plus habitué aux studios qu’à la street photo. Deux fois plus gros qu’un appareil classique, il faut sortir le mécanisme pour charger le film, rouler la bobine à la main, mesurer la lumière avant d’ouvrir l’obturateur, prendre des notes... Tout un processus qui oblige Sylvain à s’arrêter, à se poser. Malgré ces contraintes, il ne renoncerait pour rien au monde à la chaleur des teintes, aux reflets sur la peau, le métal ou les végétaux, bref, à l’âme de ces clichés et leur impression d’atemporalité. “La meilleure analogie entre ce format et le numérique serait avec le vinyle et la musique en streaming. C’est bien, mais nous on n’est pas faits de 1et de 0, on est faits de matière, de chair.

ARRIÈRE P-LENT

Alors que la tendance est à la photo-mitraille, rapide et légère à bout de smartphone, lui photographie donc lourd et lent. Dans son sac de voyage, plus de pellicules que de paires de chaussettes, “du coup, il faut s’arrêter de temps en temps chez l’habitant pour faire une petite lessive, discuter... et finir par prendre des photos. Quand je reviens dans un endroit, je les imprime et j’essaie de retrouver les gens. Les Bhoutanais n’ont souvent pas de photos d’eux-mêmes : là, certains pleuraient de joie, une dame m’a même dit que j’étais le fils qu’elle n’avait pas eu... Même si j’ai appris quelques mots de base, pas besoin d’en connaître beaucoup pour se comprendre, on peut rester facilement sans rien dire. Il n’y a pas de gêne à être côte à côte, à se regarder et faire autre chose, tout est plus lent, c’est super pour la photo.

DISTANCE FOCALE, PAS SOCIALE

La lenteur n’est pourtant pas dans sa nature. Le trentenaire hyperactif, passionné de skate et de snowboard, est plutôt du genre à mener 200 projets de front. Mais le Bhoutan, “c’est ma thérapie, ma pause, une parenthèse que j’essaie de prolonger chez moi, même si les sensations et les émotions sont tellement fortes qu’elles sont quasiment impossibles à partager”. Sans être converti, il s’intéresse à la philosophie bouddhiste depuis un voyage au Myanmar en 2012 : “il n’y a pas de dogmes, mais des étapes à franchir, des buts sur chaque pierre tout le long du trajet pour se trouver soi-même. La spiritualité est intégrée à la vie courante.

C’est ce qu’il capture dans une stupa –monument bouddhique– près de la capitale Timphou. “Ici, les gens font quelques prières, papotent, mangent, se retrouvent en famille, avec tous les grands cylindres qui tournent et ces bruits de cloches... Je voulais reshooter ces ambiances-là en étant plus proche. Quand je voyage, j’essaie de ne pas mettre de distance, de ne pas avoir peur... La photo me pousse d’ailleurs à aller vers les autres.” Et à reve- nir au Bhoutan, une 3e fois ? Car c’est à peu près sûr : Sylvain Bouzat n’en restera pas là...

 

+ d’infos :http://linktr.ee/sylvainbouzat

 

photos Sylvain Bouzat