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Open House à Turin

par Mélanie Marullaz - 10 mai 2019

ouvre-moi ta porte

... POUR L’AMOUR DES LIEUX. PARCE QU’ON EST TOUJOURS TENTÉ DE SE GLISSER DANS L’ENTREBÂILLEMENT D’UNE PORTE COCHÈRE POUR VOIR QUEL TRÉSOR ELLE DISSIMULE, À TURIN, L’OPÉRATION OPEN HOUSE, LES 8 ET 9 JUIN, JOUE LE RÔLE DE LA CALE QUI L’EMPÊCHERA DE SE REFERMER DURANT 2 JOURS. LA CURIOSITÉ N’EST FINALEMENT PAS UN SI VILAIN DÉFAUT. ALLEZ, VENEZ... ENTREZ.
Palazzo della luce

Des moulures, des dorures, des murs peints à la chaux et au-dessus de nos têtes un incroyable plafond dont toutes les boiseries ont été réalisées en 1870 par un menuisier du Palais Royal... Epargné par les bombardements de la 2nde Guerre Mondiale, la façade de ce palais du Corso Matteoti est intact, ses éléments intérieurs d’origine. Nous voilà donc plongées, pour une nuit, dans la luxuriance de Turin version 19e siècle. “Avec ses fantômes ?” s’inquiète ma coloc’.
Alessandra Siviero, la propriétaire bien réelle du vaste deux-pièces dans lequel nous posons nos valises, est architecte, spécialisée dans la rénovation d’appartements d’époque, auxquels elle apporte une touche contemporaine. Et là, en l’occurrence, elle loue celui-ci à 2 touristes annéciennes ayant envie de jouer les princesses de Savoie et le met également à disposition d’Open House.
Les architectes sont les premiers «fournisseurs d’adresses» de cet événement : “l’objectif est de permettre une meilleure compréhension de l’architecture au-delà de la profession”, en ouvrant au public des bâtiments ou des appartements qui lui sont habituellement fermés.
Créé à Londres à 1992, Open House a aujourd’hui conquis une cinquantaine de villes à travers le monde -mais aucune en France...-, et Turin organisera sa 3e édition en juin. Nous y sommes donc allées en éclaireuses.

 

 

Suite Matteotti

VOYEUR, VOYEUR...

Point de départ : le Teatro Regio, au cœur du cœur historique de la cité piémontaise, il en fait battre le pouls. Comme des effluves de croissant chaud flotteraient autour d’une boulangerie ou le fumet de poulet rôti s’échapperait d’une boucherie, c’est un air d’opéra de Verdi qui nous y accueille... et Cristiana Chiorino, membre de l’organisation d’Open House Turin, historienne de l’architecture contemporaine.
Dans un français parfait, elle nous explique : “cette ouverture de leurs intérieurs est plutôt étonnante de la part des Turinois, qu’on dit assez secrets. C’est pourtant une des éditions qui marche le mieux au monde : 18000 visiteurs en 2 jours l’année dernière ! C’est l’occasion de découvrir des lieux devant lesquels on passe tous les jours, mais dont on ne sait rien. Il y a un côté voyeur un peu assumé.” Pour Open House, le Teatro Regio, lui, dévoile ses coulisses. L’événement donne en effet accès à certains monuments, édifices publics ou palais, comme l’espace de co-working Copernico ou le Palazzo Chiablese, mais son intention première est de se concentrer sur des lieux plus privés. Si le spectaculaire grand escalier du Palazzo della Luce, par exemple, est devenu un incontournable de ces visites, c’est surtout parce qu’il mène aux non moins spectaculaires penthouses qui sont perchés sur son toit. De luxueuses villas urbaines équipées de grands jardins... à une trentaine de mètres au-dessus de la rue.

Palazzo Chiablese

BAROQUE’N GROLLES

Sur les talons de Cristiana, nous quittons ensuite la Piazza Castello et son enceinte de briques apparentes, typiques du baroque piémontais. “Ce que tout le monde connaît de Turin et qui est véhiculé par la politique culturelle, regrette-t-elle, c’est que c’est la capitale du Baroque, avec l’image du Palais Royal ou du Château... Cette ligne directrice date des JO de 2006, elle avait pour but de contrebalancer l’image industrielle de la ville. Mais nous, nous voulons faire passer un autre message : Turin n’est pas QUE son centre historique. Nous essayons donc d’amener les gens en périphéries, vers Mirafiori et ses Tours Pitagora, par exemple, ou en banlieue, même si c’est plus difficile”. «Les gens», ce sont avant tout les Turinois eux-mêmes, à qui il s’agit de faire apprécier la richesse de leur cité. Et que nous, petites Françaises incultes et mal chaussées, commençons à apprécier, malgré les bornes galopées...

L'espace de co-working Copernico

LE SPLEEN DES USINES

Nous voici au pied des Tours Rivella, deux immeubles des années 30 à l’entrée du Corso Regio Parco, qui se dressent devant nous comme les gardiennes de l’entrée d’Aurora, ancien quartier industriel et bastion ouvrier. Un patrimoine que les politiques publiques, focalisées sur l’héritage baroque, n’ont pas toujours cherché à valoriser, au grand dam de certains architectes, qui parlent même d’amnésie collective. “Ces 10 dernières années ont connu une grande reconversion des espaces industriels, raconte Cristiana, mais nous y avons perdu énormément de bâtiments datant du 19e ou du 20e siècle, sauf justement dans Aurora, ou encore un peu plus loin, dans le Parco Dora, où l’on a gardé le toit et certaines structures (ndlr : le grand hall de l’usine de tôlerie au centre du parc, les tours de refroidissement Michelin, la sous-structure de l’usine de laminage et le canal en béton de la Dora)”.
Le Lingotto, l’ancienne usine Fiat, aurait-il amorcé cette tendance ? Revisité dans les années 90 par l'architecte Renzo Piano, il comprend aujourd’hui deux hôtels, un centre commercial, un cinéma, un espace d'expositions et de conférences, une salle de sport, et des bureaux... mais, en dehors de ses murs, plus aucune référence à son passé industriel.

Parco Dora

(PATCH)WORK IN PROGRESS

Sur les pas de Cristiana, nous avançons, nez en l’air et yeux grands ouverts, dans la diversité architecturale turinoise. Styles, époques, influences, tout se mélange : les larges ouvertures de la façade ultra contemporaine de la Casa Hollywood, imaginée par Luciano Pia, l’architecte du 25 Verde, qui dévoilent une végétation luxuriante (le passé de cinéma érotique du bâtiment aurait-il quelque chose à voir avec ses penchants exhibitionnistes ?) ; l’allure anodine d’un immeuble des années 40 sur la Porta Palazzo qui cache, au dernier étage, un loft entièrement organisé autour du bloc central de la cuisine, afin de pouvoir profiter de la vue panoramique où que l’on soit ; la lourde porte en bois qui freine l’accès à la cour peinte d’un des seuls bâtiments rescapés de la Renaissance, Via Stampatori ; celle du Numéro 6 de la Via Vittorio Alfieri ouverte en grand pour happer le passant et lui faire profiter des éclairages de son jardin suspendu ; les fastes du restaurant Del Cambio, dans lequel Cavour (le Père de la patrie italienne, acteur de son unité) avait ses habitudes ; ou encore le dépouillement de la Casa Okumé de la décoratrice d’intérieur Paola Maré...

La Casa Hollywood, imaginée par Luciano Pia

Turin se donne et se cherche. Dans l’ouvrage que Cristiana nous offre à la fin de cette balade, les architectes turinois pointent les différentes facettes d’une ville presque schizophrène : “les dernières tentatives pour redonner à la ville une identité forte ont produit une variété de résultats incohérents : elle a été tour à tour décrite comme la capitale du Baroque, le berceau de l’indépendance italienne, la ville de l’automobile, le centre de la culture gastronomique ou un pôle d’innovation technologique. Différentes versions du passé ont été mises en avant pour que Turin nouvelle génération puisse s’y identifier. Mais aucune d’entre elles n’a pris le dessus : depuis la fin du Fordisme (la fin de l’époque industrielle en somme), la transition de Turin vers une nouvelle identité, plus facile à reconnaître et moins fragmentaire, paraît toujours largement incomplète.*Ou intensément riche et complexe...

* Architectural Guide Turin – Cristiana Chiorino/ Giuletta Fassino/Laura Milan – Dom Publishers - 2015

http://www.openhousetorino.it