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rose trip
arizona

par Mélanie Marullaz - 3 juil. 2020

american beauties

LA RÉALITÉ NUE, LE #NOFILTER, TRÈS PEU POUR CHARLOTTE PILAT. QUAND ELLE VOYAGE, CETTE ANNÉCIENNE DE 27 ANS POSE SUR LE MONDE UNE SUPERPOSITION DE FILTRES, DE NÉONS, DE COULEURS, DONT ÉMANE UNE POÉSIE GRAPHIQUE ET DÉCALÉE... QUI FAIT RENAÎTRE PHOENIX DE SES CENDRES.
Charlotte Pilat

Dépaysement total. C’était le mot d’ordre avant de s’envoler pour Phoenix, Arizona, en novembre dernier. Les Etats-Unis, Charlotte connaissait déjà, surtout la Côte Ouest et notamment la Californie, parcourues avec ses parents quand elle était ado. Mais là, 10 ans plus tard, c’est elle qui choisit l’itinéraire, et elle veut du cactus, de la montagne rocheuse, bref, du désert. Fan de western ? Pas plus que ça. Plutôt d’Emir Kusturica. “Depuis Arizona Dream, c’est un endroit qui titille ma curiosité, et puis tous les films, toutes les séries qu’on regarde, se passent aux US. On a donc quand même tous en tête des clichés, des images, notamment de duels, de cow-boys et d’indiens.” Au programme de ce road trip donc, de l’emblématique, du Grand Canyon et de la Monument Valley, histoire de confronter le mythe à la réalité.
Mais Charlotte et son compagnon de voyage ont aussi chacun leur marotte : pour lui les bowlings, pour elle, les chapelles. “On aime aussi les trucs un peu kitsch, le côté carton pâte, et en Arizona, il y a encore des villes qui sont comme ça, comme des décors de cinéma”.

LA VUE EN ROSE

Si la jeune femme a également repéré les endroits où ils allaient se poser, des tipis en béton ou un motel à l’architecture typique, c’est moins pour la qualité de leurs prestations que pour leur potentiel photogénique. Car la photo fait partie in- tégrante de ce périple. Graphiste et directrice artistique, Charlotte en est passionnée. “Ça conditionne pas mal de mes choix, je pense lumière et couleurs, je cherche différents angles, pour ne pas refaire une photo que j’aurais déjà vue. Je fais le tour, j’entre, je sors, je passe plus de temps à regarder, j’ai l’impression de ne pas être une simple touriste, d’être dynamique, de m’approprier le lieu. Je suis aussi capable de faire un grand détour simplement pour prendre une photo.” Pour capturer, par exemple, la monumentale et quasi extraterrestre Chapel of the Holy Cross de Sedona, construite en plein cœur des Mesas, des plateaux volcaniques lunaires. Mais tout surprenant que soit cet édifice, une chose est sûre, Charlotte ne le voit pas comme nous. Elle le perçoit un peu plus... rose. “Avant, j’aimais beaucoup le rouge, je suis passée au rose depuis mon voyage au Japon, en 2018, où je me suis dit : « fais quelque chose de différent, vas-y à fond ! » Et en Arizona, il y a un point commun avec le Japon, c’est cette extravagance, qu’il n’y a pas vraiment en Europe : on peut tomber sur un énorme donut ou une sculpture de dinosaure géant au bord de la route, ils vont au bout de leur concept. Mais c’est encore plus facile de faire des photos en Arizona, avec ce côté fast-food, pop-corn, ces couleurs... même les trottoirs sont photogéniques. Et désertiques ! Il m’est arrivé d’attendre longtemps que quelqu’un passe, mais il n’y avait personne.” Même en plein centre de Phoenix.

COUR(SE) DES MIRACLES

En dehors de ces rendez-vous incontournables, Charlotte et son acolyte essaient surtout de fuir la foule. Et de se perdre. Même si, dans ce vaste pays, tout est loin, que les distances sont démultipliées, et qu’il faut du temps pour s’égarer sur des routes qui n’en finissent jamais d’être droites. C’est en réussissant pourtant à s’éloigner des grands axes qu’ils tombent sur une fête foraine fantôme, sortie de nulle part -en réalité en cours de construction- ou sur une course de voitures sans public ou presque. “La course en soi ne dure que 10 secondes, d’ailleurs, l’idée n’est pas de battre les autres participants, mais plutôt de battre un record. Il y a tout un rituel avant le départ, ils font crisser les pneus, avec beaucoup de bruit et de fumée. Mais avant ça, les pilotes passent un temps fou à attendre, c’est ce que j’ai voulu montrer : ces voitures qui attendent leur tour, pour la course de leur vie. Il y en a un d’ailleurs qui n’est pas parti, il a eu problème de moteur, et c’était la fin du monde.” De cette Amérique immobilisée sous un soleil de plomb, Charlotte tire une série de photos moins roses, mais aux teintes pop, presque glamour, malgré lesquelles le vide du désert environnant est toujours aussi palpable. Le contraste, voilà donc ce qui la mène. Entre la pâleur quasi brûlée de ses arrière-plans et le rouge vif d’une chemise, d’un parasol ou d’un gobelet de coca. Entre la foule et le désert. Entre ici et le Japon. Entre le Japon et les USA. Entre la réalité et le monde selon Charlotte Pilat.

©Charlotte Pilat