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Turin et Ferrero

par Magali Buy - 6 mai 2019

savoir faire héros !

QUOI ??? TU MANGES DU NUTELLA ??? SUCRE, HUILE DE PALME ET J’EN PASSE, ON NOUS FAIT GOBER DES TARTINES DE CULPABILITÉ, MAIS C’EST TELLEMENT BON !! AAAHH... SI ON AVAIT DIT À PIETRO FERRERO QUE SA TROUVAILLE D’APRÈS-GUERRE DEVIENDRAIT SI CÉLÈBRE ET CONTROVERSÉE, IL N’Y AURAIT SÛREMENT PAS CRU ! AUJOURD’HUI DANS PLUS DE 170 PAYS, LA 3E GÉNÉRATION DE GOURMANDISES FERRERO CROQUE POURTANT LE MONDE À PLEINES DENTS...

Les temps sont durs en 1946 dans le petit village piémontais d'Alba. La fin de la guerre fait les fonds de tiroirs et les denrées alimentaires sont rares. Fèves de cacao en pénurie, comment continuer à vendre un petit morceau de plaisir chocolaté dans sa pâtisserie ? Il ne faudra pas longtemps à Pietro Ferrero pour trouver la solution miracle, une mixture qui rappelle étrangement celle du gianduja: cette pâte inventée pendant le blocus ordonné par Napoléon contre les produits d’importation anglaise, qui rendait l’approvisionnement en cacao particulièrement difficile et coûteux, mais qu’importe ! Il ajoute donc, au peu de chocolat qu’il lui reste, des noisettes du Piémont, du lait écrémé, du sucre et de l’huile végétale : eurêka, le Giandujot est né, et à 2 lettres près, on s’y croirait... Enveloppé dans une feuille d’aluminium, voici donc un petit pavé de chocolat dur, mais facile à couper, qui permet aux mères d’apporter un aliment riche et fortifiant à leurs ouailles, sans gaspiller... Et s’il tenait là la recette gagnante ?

PLEIN FEUX !

C’est peu de le dire ! Le succès est total et immédiat, Pietro totalement débordé, est rejoint par son frère Giovanni. Ensemble, ils agrandissent la maison, créent la société Ferrero le 14 mai 1946 et quand Pietro décède en 1947, c’est seul que son frère prend un virage à 90°. En 1949, la canicule frappe et le chocolat se défend comme il peut. Malgré les efforts de réfrigération, les petits pavés fondent comme neige au soleil. Ni une, ni deux, on s’adapte aux conditions, la débrouille, c’est de famille ! Giovanni décide alors de continuer à les fabriquer, mais de conditionner les giandujots dans des petits pots en verre, fermés d’un capuchon en plastique. Tiens, tiens, ça ne vous dit rien ? C’est l’euphorie ! Dans la lancée, son fils Michele rebondit et met son grain de sel dans la recette : un peu de beurre de cacao pour l’onctuosité et le tour est joué, en tartine ou à la louche, Supercréma sort du pot en 1951 ! Rebaptisée Tartinoise en 1963, puis Nutella en 1964, ça part de là !

L’ÂGE DORE...

Boulimique de travail et de trouvaille, la production Ferrero, implantée en Allemagne depuis 1956, s’installe à Villers-Ecalles près de Rouen, dans les murs d’une ancienne usine de textile normande et donne une petite leçon de séduction à la France. Un Mon Chéri par-ci par-là, leurs premiers bonbons chocolatés cerise à l’eau de vie nous rendent ivres. Noyau soudé, il délocalise leur production de pâte à tartiner pour l’expatrier en Normandie, pour y être encore aujourd’hui.
Et quand Michele reprend les rennes en 1957, à la retraite de son père, il redonne un sacré coup de fouet ! Tic tac, Instant coffee, Roche d’or ou Kinder, c’est la surprise ! Il écrit sa philosophie du bonheur, crée des petits moments plaisirs dans des emballages édulcorés, théâtralise, s’amuse et joue gros dans des campagnes de pub kitsch et idéalistes, un Ferrero Rocher Monsieur l’Ambassadeur ? Michele vend du sourire en barre et ça marche ! Il propulse sa société au sommet de la gourmandise et passe en 1997 des rennes bien solides à ses fils Pietro et Giovanni, troisième génération dans le vent, qui va pour la première fois, connaître la tempête.

OLA LE CHOC !

Dans les années 2000, les chiffres de l’OMS sont alarmants, la santé mondiale va mal. Obésité croissante, diabète... les aliments trop gras, trop sucrés sont diabolisés, les confiseurs et autres producteurs d’épicerie sucrée, pointés du doigt. Et si le Nutella est en ligne de mire, sa recette fait scandale. En 2012, le groupe se voit condamné par une mère californienne à rembourser la somme de 4 dollars par pot acheté aux Etats- Unis entre janvier 2008 et février 2012, 3 millions de dollars de compensation au total pour une composition grasse, et qui manque de clarté ! Les consommateurs se sentent bafoués, et comme si ça ne suffisait pas, on accuse Ferrero d’utiliser de l’huile de palme à gogo avec un impact direct sur la déforestation : c’est l’indigestion !
Trop c’est trop, Ferrero n’a pas dit son dernier mot. Le géant italien monte au créneau, et explique que si sa pâte à tartiner a besoin d’huile de palme pour garder sa texture, des efforts sont faits quant à la qualité et l’éthique de sa production. Le confiseur prend ses responsabilités et figure en 2015, parmi les trois entreprises françaises, félicitées par la WWF en matière de traçabilité d’huile de palme. Vous disiez ?

Giovanni Ferrero

CHOCO BON !

Ferrero veut montrer pâte blanche, et enchaîne sur le sucre : “la production française provient principalement de betteraves cultivées dans le nord de la France. Sa pureté et la taille de ses grains doivent être calibrés pour entrer dans la recette de nos produits. Le sucre que nous utilisons est d’ailleurs garanti sans OGM.” Depuis 2011, suite à la mort accidentelle de son frère Pietro, Giovanni se retrouve seul à la tête de l’empire. Et l’appétit de l’homme d’affaires redouble : rachat d’une entreprise turque de noisettes en 2014 pour subvenir à la consommation du groupe - 1⁄4 de la production mondiale -, rachat du chocolatier anglais Thorntons en 2015, des biscuits Delacre en 2016 et de l’Américain Fannie May en 2017, Ferrero part définitivement à la conquête de l’épicerie sucrée mondiale en engloutissant les confiseries Nestlé en 2018 et la biscuiterie Kellogg’s en 2019! Avec 94 filiales dans le monde et 10,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2018, qui a dit que la gourmandise était un vilain défaut ?