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Turin et ses designers
-Alberto Alessi-

par Mélanie Marullaz - 9 mai 2019

Forza Ital... essi

SON EFFICACITÉ RÉELLE RESTE ENCORE À DÉMONTRER, MAIS «JUICY SALIF», LE PRESSE-AGRUMES CONÇU EN 1990 PAR PHILIPPE STARCK S’EST ÉCOULÉ À PLUS DE 2 MILLIONS D'EXEMPLAIRES. QUANT À LA BOUILLOIRE AVEC OISILLON DE MICHAEL GRAVES, LANCÉE EN 1985, 100.000 EXEMPLAIRES SONT ENCORE VENDUS CHAQUE ANNÉE. DERRIÈRE CES ICÔNES DU DESIGN, UNE FAMILLE, TROIS GÉNÉRATIONS : ALESSI.
Girontondo, design King-Kong, 1989

C’est en 1920 que Giovanni Alessi, tourneur sur métaux, crée son entreprise -«Atelier de travail des plaques en laiton et maillechort avec fonderie»- à Crusinallo di Omegna, tout près du lac d’Orta, à une centaine de kilomètres au nord de Turin. Il travaille principalement le cuivre et le laiton pour la fabrication d’articles ménagers, puis développe des lignes d’objets pour la table en métaux nickelés ou argentés. La perfection des lignes, la qualité des finitions, font rapidement la réputation de la maison. Carlo, le fils aîné d’Alessi, entré très jeune dans l’entreprise, dessine la plupart des objets : l’art ménager a trouvé un nouveau souffle. Italiennes jusqu’au bout des chromes, ses créations collent aux goûts et aspirations gastronomiques du pays. Rien d’étonnant donc à ce que cafetières et plateaux, avec leurs formes modernes et épurées, soient les fleurons des collections de l’époque. Au-delà de l’usage domestique, ces objets deviennent, déjà, de véritables éléments de décoration. Pendant la guerre, comme le culinaire se vend moins, Alessi se tourne vers le militaire : la société survit en produisant des étoiles pour les uniformes et des pièces mécaniques pour l’industrie aéronautique. Elle décline ensuite le kaki à la sauce yankee, puisqu’une commande massive de l’armée américaine lui permet de doubler le nombre de ses machines. Louche ? Et bien oui, il s’agit en effet d’une commande de milliers de louches, en cuivre, qui permettra à la firme italienne de démarrer la production en série pour se lancer à la conquête de l’Europe.

Tire-bouchons, par Alessandro Mendini

L’ART DANS LA CUISINE

Dans les années cinquante, avec son frère Ettore, Carlo se lance dans la formation en dessin industriel et découvre les infinies possibilités d’un nouvel alliage se prêtant à toutes les fantaisies: l’inox. La 2e génération est sans conteste à l’origine des incontournables de la marque, dont la série thé et café «bombée», premier véritable succès de la maison, entrée aujourd’hui dans la mémoire collective. Symboles du «made in Italy», ces créations bouleversent l’idée même de l’ustensile ménager, traditionnellement réduit à son simple rôle utilitaire. Les notions de « concept » et de « design », réservées jusque-là au monde du mobilier et de l’architecture, font une entrée remarquée dans le domaine de la cuisine, intronisant de ce fait les matériaux de la métallurgie dans l’univers, alors très fermé, des arts appliqués.
La publicité vient appuyer cette démarche et assoit définitivement cette conception de l’objet utilitaire comme objet d’art en affirmant que « les créations Alessi défient le temps, pas uniquement parce qu’elles sont en acier ». Pérennité et créativité, l’ustensile ne se cache donc plus, il fait partie du décor, et par là même du plaisir.

Bouilloire Tea Rex, édition anniversaire 30 ans

LA FAMILLE S’AGRANDIT

En 1970, Alberto, le petit-fils, prend le relais familial. Alors que la cuisine s’ouvre pour devenir l’épicentre de la maison, qu’on la veut design et sexy pour y accueillir ses amis, Alessi 3e du nom donne un nouveau souffle à la création maison en faisant appel à des designers extérieurs, italiens dans un premier temps, puis de culture et d’horizon complètement différents, de Philippe Starck au Japonais Fukosawa, en passant par l’architecte Frank Gehry. D’après lui, “les objets de la table sont les symboles permanents de comportements sociaux et ethniques. Sur le thème «s'attabler», des designers de renommée internationale présentent les objets les plus significatifs de la vie quotidienne. Ils nous font part de leurs recherches pour répondre aux nouveaux comportements et créer des formes susceptibles d’améliorer la qualité de notre vie.” Ludiques, originaux, colorés, insolites, les projets des années quatre-vingt s’inspirent des dessins animés et deviennent, pour certains, des personnages à part entière. Firebird,l’allume-gaz phallique de Guido Venturini, les petits bonshommes enfantins de la série King Kong, les rondouillardes salières et poivrières Lilliput ou autre balayette de toilettes Merdolino viennent enrichir le drôle d’album de la famille Alessi.

Chip et Kastor, porte-trombonnes magnétique et taille-crayon, par Rodrigo Toress, 2009

Les fruits plus ou moins heureux de toutes ces expérimentations sont d’ailleurs précieusement conservés au sein d'un musée ouvert en 1998 : 500 m2 sous les toits de l'usine, qui regroupent près 25000 objets, 20000 dessins et prototypes... Malgré des collections colorées et fanfaronnes, à l’image de «Circus» imaginée par le Hollandais Marcel Wanders en 2016, ce début de 21e siècle s’annonce moins rutilant pour le navire-amiral du design italien. Depuis une dizaine d’années, il connaît quelques voies d’eau, que les dirigeants expliquent, notamment, par “un changement radical des habitudes d'achat des ménages, plus orienté vers la praticité et le faible coût”. S’il n'est pas prévu de délocaliser la production, ni de fermer l'usine historique de Crusinallo, l’entreprise a annoncé, en février 2019, la suppression de 80 postes en Italie et l’entrée au capital d’une société britannique... A la recherche de sang neuf, une fois de plus, et d’une énergie sonnante et trébuchante, l’usine à rêves* vise le centenaire pour continuer à faire rêver.

*« L’Usine à Rêves, Alessi depuis 1921 » ouvrage publié par Alberto Alessi en 1998

http://www.alessi.com