voyage voyage

Turin et ses designers
-Ettore Sottsass-

par Mélanie Marullaz - 9 mai 2019

sottsass père créateur

À L’ORIGINE, IL Y A SOTTSASS. “MOITIÉ ARCHITECTE, MOITIÉ QUELQUE CHOSE D’AUTRE QUI NE SE DÉFINIT PAS ”, COMME IL SE DÉCRIVAIT LUI-MÊME. LE DESIGNER ITALIEN, CRÉATEUR, PENSEUR, À LA FOIS LIBRE ET ENGAGÉ, A CHAHUTÉ LES FONDEMENTS DU DESIGN AVANT, POURTANT, D’ÊTRE CONSIDÉRÉ COMME L’UN DE SES PILIERS.
Lampe Tahiti

Ses yeux tombent comme s’ils voulaient suivre la courbe de sa moustache, lui donnant l’air blasé de ceux qui en ont vu... Et c’est vrai. Durant ses 90 ans d’existence, Ettore Sottsass a regardé le monde changer et l’a accompagné, ajoutant sa pierre à l’édifice, colorée et toujours décalée.
Né en Autriche au début de la Grande Guerre, il est adolescent quand sa famille s’installe à Turin, donnée alors comme la ville la plus bouillonnante d’Europe. Ettore Senior, son père architecte, le pousse rapidement à se mettre dans ses pas, ce qu’il fait. Diplômé en 1939 du Politecnico di Torino, il n’exercera pourtant que bien plus tard, à son retour du front, en commençant d’ailleurs, auprès du paternel, par des projets de reconstruction. En 1947, il ouvre son propre bureau à Milan, touche à la peinture, la sculpture, le graphisme et l’architecture d’intérieure.

Valentine

DESIGN ARCHI TEXTURÉ

Au milieu des années 50, il est engagé comme directeur artistique par le fondateur de Poltronova, alors toute jeune entreprise de mobilier. Il commence par en travailler l’image, réalise le logo ainsi que le premier catalogue commercial. Mais c’est deux ans plus tard, en tant que consultant pour le nouveau département d’électronique de la firme Olivetti, qu’il met réellement sa carrière de designer sur rampe de lancement. Au sein d’une équipe hétéroclite composée d’écrivains, de philosophes, de politiques ou de sociologues, il participe alors à la création du premier ordinateur italien, «Elea», une étape décisive pour lui, comme pour le design en général. “Olivetti ou Alessi me font penser que quelque chose est peut-être encore possible”, dira-t-il dans une interview bien des années plus tard* . “Parce que ce sont des industriels qui ont une vision claire de leur immense responsabilité dans la société, de leur influence et de leur pouvoir. Ils en ont conscience et tentent de s’en servir pour faire progresser la culture.”
En collaboration avec l’Anglais Perry A.King, il conçoit ensuite «Valentine», une machine à écrire moderne, légère, rouge pop et surtout portative, incroyablement avant-gardiste pour cette fin des années 60. Trop peut-être. Véritable flop commercial à l’époque, elle reste pourtant, aujourd’hui encore, une pièce emblématique du design.

Canapé Westside

ETTORE À TRAVERS

Dès lors, Sottsass fait du décalage sa marque de fabrique. Ses formes, bien que simples et géométriques, sont inattendues, ses couleurs vives et ses motifs gra- phiques, toujours rehaussés d’une pointe d’humour. Le sourcil relevé, il prend du recul, remet en question sa propre pratique, s’oppose à la société de consommation, s’imprègne de la Beat Generation -il deviendra d’ailleurs très proche de son fondateur, le poète américain Allen Ginsberg-, ou part en Inde élargir ses champs de perception...
Même s’il collabore avec les plus grands éditeurs, comme Knoll ou Kartell, Sottsass ne se repose jamais sur ses acquis, ne devient jamais sage, même avec l’âge. Il a plus de 60 ans quand il fonde le Groupe de Memphis, en 1981 à Milan. Entouré d’une dizaine de designers italiens, mais aussi américains, français ou japonais, des amis avant tout, il envisage le design “comme une œuvre d’art qui viendrait sublimer la vie”. Ensemble, ils produiront des meubles inclassables, comme la fameuse bibliothèque totémique «Carlton» ou la lampe «Tahiti» aux allures de canard. Un style inédit, qualifié de «mariage précipité entre le Bauhaus et Fisher Price» par la presse américaine, qui fera pourtant date dans l’histoire du design.

Bibliothèque Carlton

IN(SOTT)SATIABLE

A la fin des années 80, quand l’aventure Memphis et sa collaboration avec Olivetti prennent fin, Ettore Sottsass poursuit son activité avec la création de bijoux, verrerie et céramiques, avant de retourner enfin à son premier amour, l’architecture. “On me dit : Vous êtes un artiste ! Je dis : non ! Je suis un architecte... La différence, l'énorme différence, c'est que l'art, la peinture, la sculpture, sont des choses que l'on regarde. L'architecture, on vit à l'intérieur. L'enjeu est plus grand, l'impact sensoriel plus important : c'est chaud, c'est froid, c'est sombre ou lumineux, il y a différents aspects... Dans chaque endroit de la maison, vous vous orientez, vous savez d'où vient le soleil, vous habitez l'espace, c'est autre chose... ”
Qu’il l’ait voulu ou non, Sottsass, lui, a habité le design, au point d’être considéré comme l’un de ses pères. Peu vendues de son vivant, ses œuvres s’arrachent d’ailleurs aujourd’hui, plus de 10 ans après sa mort. En octobre dernier, à l’occasion de la FIAC, la maison de ventes aux enchères parisienne Artcurial organisait une vente d’œuvres signées de sa main. Le clou de cette vente, un lit rare de la série Mobili Grigi datant de 1970, a trouvé acquéreur pour 169 000€...