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Turin
-le 25 verde-

par Mélanie Marullaz - 10 mai 2019

la maison branche

A DEUX PAS DU MYTHIQUE CORSO-DANTE, D’OÙ SONT SORTIS LES PREMIERS MODÈLES DE FIAT, LA NATURE SEMBLE AVOIR REPRIS SES DROITS. LE « 25 VERDE », UNE GIGANTESQUE CABANE, A EN EFFET PRIS RACINE DANS CET ANCIEN QUARTIER INDUSTRIEL, SORTE DE VERSION GÉANTE DE L’ARBRE MAGIQUE DE NOTRE ENFANCE. ET CET ARBRE-LÀ CACHE TOUT UNE FORÊT...

Je ne sais pas vous, mais j’ai toujours adoré grimper dans les arbres. Avec trois planches et un peu d’imagination, j’y construisais la maison de mes rêves, quelque part entre une cabane d’Ewoks et celle de Robinson, la canopée pour horizon. Mes talents d’architecte se heurtaient malheureusement très vite à la réalité du terrain, je ne voyais pas du tout comment percher une salle de bain. Alors le jour où je me suis retrouvée devant le n°25, tout vert, de la Via Gabriele Chiabrera, au pied de cette cabane géante qui offrait tout le confort dont j’avais rêvé, j’ai dû me pincer !

MA CABANE IN ITALIA

En 2007, quand l’architecte Luciano Pia se rend dans le quartier de San Salvario, sur le site qu’un de ses amis a pour projet de développer, Turin ne va pas très bien.
Après l’euphorie des JO de 2006, la ville est en pleine descente. “Dans ce contexte morose de crise économique, je devais donc faire quelque chose qui sorte de la normalité”, se rappelle-t-il. Sur un terrain qui, a priori, ne fait pas rêver. “La zone était plutôt verte, à proximité du Pô, mais entourée de bureaux désaffectés ou d’usines qui n’étaient plus en activité, le centre historique de Fiat se trouve d’ailleurs juste derrière. La vue n’était pas extraordinaire et les alentours peu engageants... Il fallait donc imaginer un bâtiment «introversé» et lui apporter tout ce qu’il manquait, des espaces intérieurs agréables, des extérieurs attractifs, un jardin, de la verdure...”
Mais quand Luciano Pia parle verdure, il n’entend pas une simple touche de couleur, trois pots, un accessoire ou un ornement. Pour lui, la végétation doit être libre de s’exprimer sans contrainte formelle et entretenir une relation organique avec la vie du bâtiment, en fonction de sa nature et de sa saisonnalité. Il a même fait de cette idée l’un de ses 10 grands principes de travail. C’est donc par là qu’il commence : la constitution d’un milieu naturel. Avec le concours des paysagistes agronomes Stefania Naretto et Chiara Otella, il crée une petite forêt, un mélange de 22 essences, des arbres de toutes les tailles et de toutes les origines, des exotiques, des indigènes, des feuillages persistants ou des caduques... 50 d’entre eux prendront racine dans la cour intérieure, et plus de 150 viendront peupler les terrasses et le toit.

GREEN PEACE

Pour ce qui est de la construction elle-même, l’architecte turinois reste assez évasif : “c’était assez compliqué à réaliser, mais ça s’est déroulé dans un élan général très positif, pour que tout se passe bien”. Le chantier est livré en 2012 et le résultat est surprenant. L’ensemble ressemble à une sorte de gigantesque bosquet, d’où jaillit la verdure par touffes exubérantes, un peu comme si le Château dans le Ciel de Miyazaki s’était posé à Turin. Il s’en dégage quelque chose d’imposant, de par sa taille, c’est évident, mais la végétation le rend vivant et apaisant.
Pour accentuer le côté «camouflage» et marier esthétiquement la structure du bâtiment avec la forêt qui l’habite, Luciano Pia a en effet choisi des matériaux naturels. Les façades sont donc recouvertes de ce qu’on appellerait ici des tavaillons, ces tuiles de bois en mélèze, dont la couleur fonce avec le temps, qu’on retrouve, notamment, sur les façades des immeubles d’Avoriaz. Les terrasses aux contours irréguliers, elles, sont soutenues par des structures corten en forme d’arbres -l’acier corten est un métal dont la corrosion superficielle est forcée, ce qui lui donne une couleur rouille ou... écorce de mélèze- . Les planchers de ces mêmes terrasses, en bois et verre, permettent à la lumière de filtrer d’un étage à l’autre.

VERT DE CONTACT

Voilà pour la partie visible. Ce qui est moins perceptible à l’œil nu, même si l’on s’en doute, ce sont les qualités environnementales de cette jungle urbaine. Les eaux de pluie sont stockées pour l’irrigation de la végétation, dont la partie persistante garantit au n°25 d’être «verde» toute l’année. La partie caduque, quant à elle, assure ombrage et fraîcheur l’été, mais laisse entrer le soleil par les grandes baies vitrées en hiver. L’ensemble des végétaux permet de «filtrer» l’air citadin pollué en absorbant plus de 5 tonnes de dioxyde de carbone par an, tout en produisant autant d’oxygène.
Ce qu’on voit encore moins, ce sont les 63 appartements. Comme s’il construisait une cabane, Luciano Pia les a disposés en fonction de l’espace libre laissé par les arbres ! Et comme si le défi n’était pas suffisant, il y a ajouté une contrainte: “les gens sont tous différents les uns des autres, ils aiment avoir des maisons différentes. Les logements ont donc été conçus comme des boîtes vides, chacun pouvait en décider la combinaison, les mettre côte à côte, horizontalement en les joignant ou non, ou verticalement en duplex.” Des boîtes haut de gamme quand même, disponibles en trois combinaisons différentes de 45 à 145m2, chacune avec son espace vert, terrasse couverte ou non. Le toit du bâtiment, lui, est un immense jardin, divisé en parcelles privées que les propriétaires du dernier étage ont transformé en pergola, roseraie, potager ou petit verger.
Sans surprise, le concept a très vite séduit : un an avant le début des travaux, et après seulement deux jours de promotion festive autour d’une maquette, 60% des appartements étaient vendus. La communauté du 25 Verde a donc rapidement bourgeonné, fait l’objet de beaucoup de curiosité, avant finalement de se refermer, par la végétation protégée. Et c’est bien ce que Luciano Pia voulait : un ensemble «introversé». Pour vivre heureux, vivons cachés !

Beppe Giardino