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Turin
-saga Pininfarina-

par Pascale Godin - 11 mai 2019

bien roulées dans la farina

LA SIGNATURE EST MYTHIQUE. PININFARINA, INCARNATION DU DESIGN AUTOMOBILE À L’ITALIENNE, SYMBOLE D’ÉLÉGANCE ET DE PUISSANCE. EN 3 GÉNÉRATIONS, LA FAMILLE FARINA A FORGÉ SON ADN AUTOUR DE L’INNOVATION. ET AUJOURD’HUI, UN SANG NOUVEAU COULE DANS SES VEINES. UN SANG ROUGE FERRARI ? ÉVIDEMMENT. MAIS PAS SEULEMENT.
Battista et Sergio Pininfarina, 1958

Cambiano, à quelques kilomètres de Turin. Le ciel changeant traverse la bulle de verre du bâtiment, les lignes sont sobres. Et le logo emblématique, en façade, est un indice unique. Pininfarina. Lettres inclinées vers la droite, pleine vitesse vers demain, comme un bolide fantasmé, presque arrogant. Ferrari, Maserati, Alfa Roméo, Jaguar, Rolls Royce, le carrossier génial a frotté sa gomme aux courbes des plus grandes. Aujourd’hui, Paolo Pininfarina tient fermement les commandes de l’entreprise. Et malgré quelques dégraissages, l’héritage qu’il tient de son grand-père continue sa route vers le futur avec, pour tout bagage, presque 90 ans d’histoire.

La Peugeot 403 Berlina, 1955
La Giulietta Spider, Alfa Roméo, 1955
La Lancia Aurelia B24, 1955

FIAT LUXE

Au début du 20ee siècle, Turin est déjà le bastion de l’industrie automobile. Reflet sépia d’une famille populaire de la capitale piémontaise, Gian-Battista Farina est l’avant-dernier d’une fratrie de 11 enfants. Son père travaille à la Fiat et son frère, Giovanni, est apprenti à l’atelier de carrosserie Alessio. La référence n’est pas anodine. La carrosserie Alessio est la première en Italie à utiliser une technique dérivée de l’aéronautique. Plus de souplesse dans les lignes, plus de légèreté. Et «le petit» («Pinin» en patois piémontais), qui dessine déjà des lignes rêvées sur un cahier d’écolier, se trempe aux 2 courants d’un même univers. Production en série côté papa, technologie artisanale côté frangin.
Les Farina sont des bosseurs-nés, doublés d’un sens inné pour la mécanique. Giovanni ouvre bientôt sa propre carrosserie en faisant appel aux talents de dessinateur de « Pinin ». Les 2 frères acquièrent rapidement une solide réputation de sérieux et de savoir-faire et Giovanni Agnelli, le Président de la FIAT, leur confie la construction et le montage de la FIAT Zéro. L’industriel est rapidement séduit par les qualités de Gian-Battista, qui dessine d’abord le radiateur de la «Zéro», puis les lignes fuselées de la «torpédo». Une automobile profilée, à l’opposé des formes classiques dérivées du carrosse. Fiat luxe.

Paolo Pininfarina

PININ MET LA GOMME

Gian-Battista est un visionnaire. Il a l’assurance des autodidactes et carbure à l’instinct. D’un voyage aux USA, il rapporte une vision de l’automobile de demain. En refusant au passage un job que lui propose Henry Ford. Il comprend aussi que la voiture symbolise un statut social et son costume devient trop étroit. En 1930, il inaugure la «Carrozzeria Pinin Farina» et hisse son surnom comme un étendard espiègle. Le voilà qui se met à fréquenter les grands constructeurs. Lancia, Alfa Romeo, Bentley, Nash-Healey. Son esprit va dans tous les sens, explore la mécanique et les sciences autant que l’art et l’architecture. Il dessine des lignes de plus en plus audacieuses, et de plus en plus fluides. Il bannit les détails. Force le métal à la sobriété et lui précipite le nez dans le futur.
Un futur qu’incarne déjà Sergio, son fiston né en 1926. Tombé tout petit dans la marmite aux formes aérodynamiques, le gamin met rapidement ses pas dans ceux de son père. En 1947, la Cisitalia 202 est élue «sculpture en mouvement» au MoMa de New York. La voiture comme un objet d'art, une consécration. 4 ans plus tard, Gian-Batista Farina et Enzo Ferrari se percutent. Et du carambolage va naître la légende.

Dino Berlinetta Speciale par Pininfarina, 1964

FEUX ROUGES

Gian-Battista a créé, Sergio va magnifier. Père et fils carrossent ensemble un âge d’or autour des Ferrari 275 GTB, des Alfa Romeo Giullietta spider et autres Maserati 5000 GT. Fuselées, nerveuses, les formes racées dépassent les frontières et séduisent Rolls-Royce, Cadillac et Chevrolet. En passant par Peugeot. La 403 de l’inspecteur Colombo ? Signée Pinin Farina. Et le partenariat avec l’entreprise française va perdurer. En 1961, un décret présidentiel autorise la famille à porter officiellement le nom de Pininfarina. Adieu «le petit». Et les guillemets se fermeront définitivement en 1966. Gian-Batista décède, Sergio reste seul aux commandes.
Peut-être encore plus visionnaire que son père, il innove, modernise et équipe son centre d’ingénierie d’un gigantesque tunnel de soufflerie. Le premier en Italie, l’un des plus grands au monde encore aujourd’hui. Et anticipe la révolution numérique en dotant le nouveau site de Cambiano d’outils révolutionnaires. Papa peut être fier, le duo Pininfarina/Ferrari rugit à l’unisson les années 80. Testarossa, F40, 348, un feu rouge et or enflamme le monde automobile.

Sergio Pininfarina et la Testarossa, 1985

OBSCURS OBJETS DU DESIGN

Mais Sergio Pininfarina voit plus loin. Avec son fils aîné Andréa, il s’ouvre à d’autres horizons et crée Pininfarina Extra, une branche de l’entreprise rangée des voitures. Au 21e siècle, père et fils tatouent du logo profilé tous les obscurs objets du design. Maroquinerie, yachting, architecture, mais pas seulement. Parfois, le luxe est ailleurs. Et l’entreprise innove dans du matériel de travaux publics, s’attaque à des tracteurs et dessine des trains. L’emblème du rayonnement de Pininfarina trouvera son incarnation dans la flamme olympique des jeux de Turin. Un symbole.
Et puis, en 2008, l’histoire prend un tournant tragique. Andréa, devenu Président du groupe, décède brusquement. Un accident de scooter. Et la crise frappe de plein fouet l’entreprise qui doit fermer ses ateliers de production. 127 licenciements, des comptes trempés dans un rouge plus sang que Ferrari.

La Fiat 124 Spider, 1983

PETIT, MAIS COSTAUD

Pininfarina se relève aujourd’hui par la ténacité de Paolo, le fils cadet de Sergio. Le portrait craché de son père. Sa voix est grave, un peu nerveuse, il est élégant, il aime le rock, il aurait pu être batteur professionnel. Mais à Cambiano, il joue les maîtres de cérémonie. La reproduction de la fabuleuse Ferrari SP12 EC, un modèle unique commandé par Eric Clapton en 2011, s’expose sans pudeur dans le vaste hall. Combien ça coûte ? Un sourire énigmatique, façon chat du Cheshire, anime le visage du PDG. Pas un mot. Il déambule entre les modèles prestigieux, montre du doigt la Ferrari «modulo» : “celle-ci, je l’aime moins que les autres, lâche-t-il. Elle symbolise les années 70, une époque où l’esthétique était trop influencée par le futurisme ambiant”. Et marque une pause appuyée face à la Cisitalia 202 : “Vous savez, mon grand-père ne voulait pas particulièrement qu’elle soit exposée au MoMa. C’était un ingénieur, un pragmatique”. Ingénieur pragmatique, Paolo l’est aussi. Il recentre l’entreprise sur ses activités de design global et d’ingénierie, en explorant notamment le secteur des voitures hybrides et électriques. Et en 2018, avec la création de la marque Pininfarina Automobili, il réalise enfin le rêve de son aïeul: mettre sur la route des voitures qui ne porteront pas seulement la signature, mais le logo Pininfarina. En son hommage d’ailleurs, le 1er modèle conçu par la jeune marque, une luxueuse super car entièrement électrique dont les courbes ont été dévoilées à Genève en mars dernier, portera le nom Battista. “Porter le nom de Pininfarina est une responsabilité. Nous avons toujours innové, nous innoverons encore. Nous avons l’intention d’explorer tous les recoins du développement durable, c’est l’avenir. Et parallèlement, nous continuerons évidemment nos recherches dans le domaine du design, qui influence directement notre environnement et nos émotions. Le design est une incarnation du futur”.
Gian-Battista était petit, Pininfarina est devenu très costaud.

 

http://www.pininfarina.it

Ferrari 512S Modulo, 1970
La Pininfarina Battista électrique, 2019